Unica
Zürn est une femme-mystère, écrivain, poète,
dessinatrice, peintre, muse de Hans
Bellmer, captive du même homme, mais aussi captive de ses
propres démons. Ses écrits comme ses dessins traversent
le miroir opaque de la raison et dévoilent les rives de la
maladie mentale, étroitement imbriquées à celles
de la fécondité créatrice.
Le dit-schizophrène d’Unica Zürn, sa graphie et
ses dessins sont autant d’anagrammes du corps et de la pensée.
La Halle Saint-Pierre expose actuellement plus de cent dessins, en
une scénographie dense, où les murs gris évoquent
un écran de nuages, une nuit qu’il faudrait traverser
pour accéder à la lumière. La lumière
des œuvres, dont plusieurs sont déchirées - un
acte de destruction que Zürn opérera de très nombreuses
fois et qui évoque l’étoffe de cet être
qui fût, la plus grande partie de sa vie, un être blessé,
déchiré, souffrant -, reconstituées par les restaurateurs
et ici exposées.
La majeure partie des dessins sont à l’encre de chine,
un trait noir parcouru de tressaillements, d’affleurements et
de phénomènes apparitionnels.
Attardons-nous en 1966 : Unica Zürn vient d’achever la
rédaction de L’Homme-Jasmin, quatre années la
séparent de la fatale défenestration, et les dessins
d’alors sont extraordinaires de vigueur et d’exubérance.
Un trait qui cavale sur le papier, un trait pour contenir des dizaines
de visages, des dizaines d’yeux. Des filaments, ébauches
ou disparitions du trait principal, synapses de la pensée créatrice,
enserrent les formes et parfois s’échappent sur le vide
de la feuille. Dans ces formes-cocons, cette occlusion de la folie,
les lacis de traits à la fois veines et langage, mutent les
organes en expression et impression érotique : de l’œil
en vagin, de la bouche en vulve. Ailleurs, un visage laissé
blanc, encerclé de filaments tourbillonnant autour de lui,
s’emmêlant en nœuds insolubles, doit son salut dans
sa transformation en œil.
Les yeux sont un des motifs récurrent dans l’œuvre
d’Unica Zürn, à la fois objet sexuel, mais aussi
vision inoubliable des années d’internement : "Il
y a aussi cette autre qui se laisse doucement glisser de sa chaise
sur le sol pour essayer de s’arracher l’œil. Cet
œil est toujours rouge et enflammé. Personne ne s’occupe
d’elle. Dans deux ans - qui sait ? - cet œil va tomber
de son orbite et rouler à terre. Comment oublier jamais ces
images ?"
Quels remous, quels courants parcourent ces visages enchâssés
les uns dans les autres ? Animés par la main agitée
de leur créatrice, qui se définissait comme une "perverse
polymorphe", les traits s’engendrent les uns les autres,
donnent naissance à de nouvelles formes hallucinatoires dès
qu’un trait s’achève. Si les motifs ne sont pas
enclos, des créatures chimériques s’échappent
et s’égarent le long d’une ligne d’encre
dorsale, ou se fondent en serpent, autre "vision" de l’artiste.
Les bêtes noires à l’encre de chine, les métamorphoses
des visages, parlent de "la merveilleuse aventure" de la
folie. Une aventure dont le spectateur ne discerne le merveilleux
qu’affranchi de tout jugement et limite, le regard ouvert sur
l’œuvre de celle qui notait, après une crise : "Si
quelqu’un (lui) avait dit qu’il était nécessaire
de devenir folle pour avoir ces hallucinations (…) elle aurait
accepté volontiers de le devenir."