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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
ARAKI A PARIS !
Une soirée d’un vide ordinaire
Billet d'humeur du 11 octobre 2005
"En art, il n’y a pas de problèmes ; il n’existe que des solutions, c’est à dire des démonstrations nécessaires pour convaincre le public. " Yves Klein, 1960.


"ARAKINEMA-Paris est un projet unique et spécialement conçu pour le Palais de Tokyo. Sous la forme d’un feu d’artifice d’images, Araki fait son cinéma - son Arakinéma - en incorporant musique et mouvement à son travail de photographe. L’ensemble évolue au rythme de multiples accélérations et culmine dans une apothéose d’émotions cinglantes et sensuellement à vif." nous dit la plaquette de présentation du Palais de Tokyo.

Nobuyoshi Araki est un photographe japonais. Il photographie principalement des jeunes femmes, souvent dans des postures un peu sado-maso. Sa vision du monde interroge, dégage une vraie émotion, suscite une réflexion. Ses clichés se sont imposés dans le monde entier. Reconnaissance méritée. Monsieur Araki photographie aussi des paysages, des gens dans le métro, a par ailleurs perdu un être cher et avoue parfois mentir. Comme nombre d’êtres humains ordinaires.



Mais Araki n’est pas venu à Paris depuis vingt cinq ans. Ce soir, il est l’invité du Palais de Tokyo pour une performance. C’est un événement. Quelque chose d’important. Seuls quelques privilégiés en seront. Ils sont au rendez-vous, assis en rond. Initiés presque graves, serrés en petits groupes. Peu de sourires, pas de communication entre eux, aucune convivialité. On est entre gens sérieux, pour une affaire sérieuse. Un air de Barbara démarre, l’artiste japonais a choisi les morceaux d’une chanteuse française. Petite taille, petites lunettes noires, petites moustaches, petit bidon, le Maître apparaît. Petit tour de piste. Un joli mannequin asiatique virevolte. Loin de ses clichés attendus, le Maître capture le sourire et la grâce. Une séance photo comme il s’en produit des dizaines anonymement chaque jour à Paris. Un téléphone crépite, une réponse sèche : "Je ne peux pas te parler, je suis à la Performance d’Araki ! Puisque je te le dis !". Ils sont trois cents cinquante, peut-être davantage, jeunes, beaux, intelligents. Petite caste privilégiée, apte à penser par elle-même, éduquée pour produire des idées d’avant-garde et une pensée dépoussiérée ; le nigaud n’a pas sa place ici. De par leurs professions, leurs valeurs, leurs intérêts, leurs motivations, ils sont réellement l’élite intellectuelle de ce pays, l’avenir de ce monde. Dehors, la planète a mal aux cheveux, elle a besoin d’eux. Ils ont des enfants ou projettent d’en avoir. Quel monde leur lègueront-ils ?

Pour l’instant on prend des photos, on filme, malgré l’interdiction. On se repassera la Performance sur l’ordinateur. Appareils photos numériques et téléphones filmeurs, les derniers progrès technologiques sollicités, on enregistre fiévreusement et pour l’éternité cet instant d’absolu néant. Sur les écrans géants, les photos du maître s’affichent en temps réel. La jeune modèle finira nue. Les femmes finissent toujours nues.

Le 9 mars 1960, Yves Klein présentait déjà, à un public trié sur le volet, sa performance "Anthropométries de l’époque bleue". Un orchestre de vingt musiciens en smoking noir, violoncelles entre les pots de peinture, joue la Symphonie monoton tandis que trois jeunes modèles féminins aux corps nus et fermes sont enduites du bleu fameux pour, ensuite, et sous les ordres du maître, impressionner de la toile. Rien de neuf sous le soleil, donc. Quarante cinq ans plus tard, si l’art et la culture portent en eux les germes d’une promesse, d’une réflexion, d’une émotion, si l’art et la culture préfigurent un avenir, la Performance organisée par le Palais de Tokyo illustre tragiquement le vertige du vide et de ses abîmes. Quarante cinq ans après, l’avant garde intellectuelle de ce pays se retrouve dans l’antre déshumanisé d’une cafétéria en béton pour boire du Coca et croquer des bâtons de Vache qui rit. Convaincue. De quoi ? On ne saura jamais. Mais l’art et la culture, ce soir-là au Palais de Tokyo, semblent furieusement en marche. On poursuit à l’infini le commentaire du commentaire du commentaire… Triste branlette collective.

Tout cela, somme toute, ne serait pas bien grave, si ce n’est qu’à trop prendre les vessies pour des lanternes, on finit par se brûler. Hors les murs, l’incendie est déjà déclaré. À l’égal d’une fameuse chaîne de télévision qui propose du temps de cerveau disponible à ses annonceurs, la seule performance que réussit le Palais de Tokyo consiste à remplir de paille les cerveaux de ses aficionados. Si les spectateurs de TF1 et ceux du P de T ne jouent pas dans la même division, les effets produits sur les uns et les autres sont similaires. À trop vendanger l’affligeant, on peut redouter le jus qui en sortira.

Dans un angle, un attroupement, des flashs encore, des journalistes, la télé. Au centre de toute cette agitation : Araki, sur le départ. Les organisateurs se congratulent. C’était parfaitement réussi. La manifestation a coûté xxxxx euros. Bon retour, monsieur Araki. Continuez à nous réjouir de vos photos. Dehors aussi l’obscurité est tombée. Sur une ultime réflexion incontournable, les petits groupes se disloquent ; le neurone plus que jamais en émoi. Le soir fraîchit. Cette nuit, comme chaque nuit en France, quatre vingt six mille personnes n’ont nulle part où dormir. Dont seize mille sont des enfants. Pour le concert des White Stripes, dimanche prochain, on s’habillera de rouge et de noir, c’est décidé.


Lise Tailor
© Jowebzine.com - Octobre 2005
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