Avec
Nus, de Nicolas Klotz, diffusé le 5 avril sur Arte à
22h45, je me découvre le même mépris pour
les réalisateurs qui font des films pour le 20h50 de
TF1 que pour leurs confrères qui font des films pour
le 22h40 d’Arte. Le surcommercial m’apparaît
aussi indigeste que le surintellectuel, l’un comme l’autre
visant à la surenchère de moyens pour atteindre
au but de l’irregardable.
Nicolas Klotz raconte le drame des émigrés africains
débarquant à Paris pour demander l’asile
politique et se faisant rembarrer à Roissy par les Compagnies
Républicaines de Sécurité qui, à
coup de rangers et de matraques, les reconduisent à l’avion
sans même prendre la déposition de leur requête,
comme la loi l’exige.
Nicolas Klotz raconte. Il ne le filme pas.
Pour illustrer son propos, Nicolas Klotz montre, à l’aide
d’une caméra vissée au sol, comment les
méchants CRS renvoient les gentils Africains, ce pendant
une demi-heure, et puis, plus tard, avec les mêmes moyens
visuels totalement désincarnés, comment vivent,
selon sa vision très poétique et naturaliste du
cinéma, ces immigrés devenus clandestins dans
un Paris où on ne sort que la nuit pour échapper…
à quoi, on ne le sait pas bien.
Il faut reconnaître à Nus (version télé
de La Blessure qui sort sur les écrans ces jours-ci et
dure beaucoup plus longtemps encore que cette version dite "expurgée")
son aspect documentaire. Incontestablement, la chronologie des
évènements que traversent ces voyageurs à
l’agonie fuyant leur pays pour se faire recevoir en France
par des CRS footballeurs, est traitée selon un processus
qui semble fidèle aux récits qu’on lit souvent
dans la presse. Ces horripilantes heures d’attente, entassés
à vingt dans les salles infectes du centre de transit
de Roissy. L’incroyable ironie qui oblige la Police de
l’Air et des Frontières à interrompre la
remise à bord forcée parce que les passagers volontaires
sont en train d’être acheminés vers l’avion
et que question image de marque, ça fait un peu brouillon
pour la compagnie aérienne qui hérite du paquet.
Dans cette partie descriptive, le récit de Nicolas Klotz
est porteur. Mais on lui reproche vite une nette tendance à
l’apesanteur, sensation de non rythme dans des moments
qui devraient être autrement plus violents : les mouvements
des CRS autour des voyageurs semblent ralentis par un manque
de parti pris étonnant dans une situation où,
précisément, on attend une énergie qui
nous choquerait.
Et c’est là que Nus commence à pêcher.
Ce que nous montre Nus et l’engagement dans lequel il
se glisse, aurait mérité autre chose que ces 100
trop longues minutes au cours desquelles on s’emmerde
tant les mots remplacent des faits qui, du coup, s’oblitèrent
d’eux-mêmes. C’est énervant. C’est
presque scandaleux. On en sort en se disant que le drame que
vivent quotidiennement ces gens qui ont eu la faiblesse de croire
que la France était encore une terre d’asile, aurait
mérité d’être montré avec un
peu moins de pudeur, un peu moins de retenue et un peu moins
de poésie.
Personnellement, je me fiche complètement des trajets
en métro, filmés en plan fixe, sans dialogue,
sans jeu, sans intention aucune (deux fois et pendant trois
bonnes minutes à chaque fois, on se retrouve avec les
deux même personnages dans le métro, la rame roulant
entre deux stations : pourquoi ?), je prends le métro
tous les jours et ça ne m’a jamais passionné.
De même que je me fiche d’un type qui cueille des
cerises. De même que je me fiche d’une soirée
entre amis. De même que je me fiche de ce petit couple
qui marche dans Belleville sans rien se dire. Je ne m’en
ficherais pas si tous ces gens me racontaient, d’une manière
ou d’une autre, le drame qu’ils vivent, là,
en cet instant traumatisant où ils sont en train de devenir
des clandestins, obligés de vivre sous terre et de ne
sortir que la nuit. Mais non. A quoi bon. C’est pour Arte
et chiant comme c’est, c’est bon pour le 22h45.
Ca pourrait rester le coup de gueule idiot d’un type qui
n’a pas aimé un film pour des raisons personnelles.
Mais le problème, précisément, c’est
que dans le film de Nicolas Klotz, il y a une erreur de taille
qui n’est que le résultat de son traitement. Dans
les dernières minutes, l’héroïne raconte
de manière très détaillée les violences
qu’elle a subit au centre de transit de Roissy. Or, on
a vu ces violences, dans le détail. On les a suivi, presque
en temps réel. Et on ne se souvient pas d’avoir
vu tout ce que raconte Blandine, à tel point que son
témoignage devient, sous nos yeux incrédules,
un mensonge, un détournement de la réalité,
un témoignage bidon. A force de s’attarder dans
un naturalisme bon enfant sous-tendu d’une poésie
un peu niaise, Nicolas Klotz finit par pondre un contre-propos
qui sert la Compagnie Républicaine de Sécurité
: un faux, éhonté, dans lequel la victime est
prise la main dans le sac en train de grossir des faits dont
on sait pertinemment qu’ils sont atroces, injustifiés,
ignobles et passibles d’une cour de justice.
Je ne parle pas du seul parti pris du film qui me semble valable
: le choix d’acteurs non professionnels qui, eux, servent
réellement l’intérêt de ce film.
Alors s’il est vraiment dit - comme le voudrait la légende
dont se servent les lourdauds à la fin des repas de noces
pour se moquer d’un cousin un peu littéraire -
que Arte est une chaîne d’intellos, il serait peut-être
bon que les directeurs de programmes fassent un tout petit peu
attention à ne pas confondre entre programme intelligent
se posant les bonnes questions sur notre société,
et création artistique inutile sur un thème sensible.
Le rôle d’Arte sur un tel sujet aurait été
de la démocratiser et d’en faire un film intelligent
et démonstratif sur l’abomination des reconduites
à la frontière menées par le pays des Droits
de l’Homme. Pas du Robert Desnos. Merde !