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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
MEME PAS "NUS" !
Billet d'humeur du 12 avril 2005
Avec Nus, de Nicolas Klotz, diffusé le 5 avril sur Arte à 22h45, je me découvre le même mépris pour les réalisateurs qui font des films pour le 20h50 de TF1 que pour leurs confrères qui font des films pour le 22h40 d’Arte. Le surcommercial m’apparaît aussi indigeste que le surintellectuel, l’un comme l’autre visant à la surenchère de moyens pour atteindre au but de l’irregardable.


Nicolas Klotz raconte le drame des émigrés africains débarquant à Paris pour demander l’asile politique et se faisant rembarrer à Roissy par les Compagnies Républicaines de Sécurité qui, à coup de rangers et de matraques, les reconduisent à l’avion sans même prendre la déposition de leur requête, comme la loi l’exige.

Nicolas Klotz raconte. Il ne le filme pas.

Pour illustrer son propos, Nicolas Klotz montre, à l’aide d’une caméra vissée au sol, comment les méchants CRS renvoient les gentils Africains, ce pendant une demi-heure, et puis, plus tard, avec les mêmes moyens visuels totalement désincarnés, comment vivent, selon sa vision très poétique et naturaliste du cinéma, ces immigrés devenus clandestins dans un Paris où on ne sort que la nuit pour échapper… à quoi, on ne le sait pas bien.

Il faut reconnaître à Nus (version télé de La Blessure qui sort sur les écrans ces jours-ci et dure beaucoup plus longtemps encore que cette version dite "expurgée") son aspect documentaire. Incontestablement, la chronologie des évènements que traversent ces voyageurs à l’agonie fuyant leur pays pour se faire recevoir en France par des CRS footballeurs, est traitée selon un processus qui semble fidèle aux récits qu’on lit souvent dans la presse. Ces horripilantes heures d’attente, entassés à vingt dans les salles infectes du centre de transit de Roissy. L’incroyable ironie qui oblige la Police de l’Air et des Frontières à interrompre la remise à bord forcée parce que les passagers volontaires sont en train d’être acheminés vers l’avion et que question image de marque, ça fait un peu brouillon pour la compagnie aérienne qui hérite du paquet. Dans cette partie descriptive, le récit de Nicolas Klotz est porteur. Mais on lui reproche vite une nette tendance à l’apesanteur, sensation de non rythme dans des moments qui devraient être autrement plus violents : les mouvements des CRS autour des voyageurs semblent ralentis par un manque de parti pris étonnant dans une situation où, précisément, on attend une énergie qui nous choquerait.

Et c’est là que Nus commence à pêcher.

Ce que nous montre Nus et l’engagement dans lequel il se glisse, aurait mérité autre chose que ces 100 trop longues minutes au cours desquelles on s’emmerde tant les mots remplacent des faits qui, du coup, s’oblitèrent d’eux-mêmes. C’est énervant. C’est presque scandaleux. On en sort en se disant que le drame que vivent quotidiennement ces gens qui ont eu la faiblesse de croire que la France était encore une terre d’asile, aurait mérité d’être montré avec un peu moins de pudeur, un peu moins de retenue et un peu moins de poésie.

Personnellement, je me fiche complètement des trajets en métro, filmés en plan fixe, sans dialogue, sans jeu, sans intention aucune (deux fois et pendant trois bonnes minutes à chaque fois, on se retrouve avec les deux même personnages dans le métro, la rame roulant entre deux stations : pourquoi ?), je prends le métro tous les jours et ça ne m’a jamais passionné. De même que je me fiche d’un type qui cueille des cerises. De même que je me fiche d’une soirée entre amis. De même que je me fiche de ce petit couple qui marche dans Belleville sans rien se dire. Je ne m’en ficherais pas si tous ces gens me racontaient, d’une manière ou d’une autre, le drame qu’ils vivent, là, en cet instant traumatisant où ils sont en train de devenir des clandestins, obligés de vivre sous terre et de ne sortir que la nuit. Mais non. A quoi bon. C’est pour Arte et chiant comme c’est, c’est bon pour le 22h45.

Ca pourrait rester le coup de gueule idiot d’un type qui n’a pas aimé un film pour des raisons personnelles. Mais le problème, précisément, c’est que dans le film de Nicolas Klotz, il y a une erreur de taille qui n’est que le résultat de son traitement. Dans les dernières minutes, l’héroïne raconte de manière très détaillée les violences qu’elle a subit au centre de transit de Roissy. Or, on a vu ces violences, dans le détail. On les a suivi, presque en temps réel. Et on ne se souvient pas d’avoir vu tout ce que raconte Blandine, à tel point que son témoignage devient, sous nos yeux incrédules, un mensonge, un détournement de la réalité, un témoignage bidon. A force de s’attarder dans un naturalisme bon enfant sous-tendu d’une poésie un peu niaise, Nicolas Klotz finit par pondre un contre-propos qui sert la Compagnie Républicaine de Sécurité : un faux, éhonté, dans lequel la victime est prise la main dans le sac en train de grossir des faits dont on sait pertinemment qu’ils sont atroces, injustifiés, ignobles et passibles d’une cour de justice.

Je ne parle pas du seul parti pris du film qui me semble valable : le choix d’acteurs non professionnels qui, eux, servent réellement l’intérêt de ce film.

Alors s’il est vraiment dit - comme le voudrait la légende dont se servent les lourdauds à la fin des repas de noces pour se moquer d’un cousin un peu littéraire - que Arte est une chaîne d’intellos, il serait peut-être bon que les directeurs de programmes fassent un tout petit peu attention à ne pas confondre entre programme intelligent se posant les bonnes questions sur notre société, et création artistique inutile sur un thème sensible. Le rôle d’Arte sur un tel sujet aurait été de la démocratiser et d’en faire un film intelligent et démonstratif sur l’abomination des reconduites à la frontière menées par le pays des Droits de l’Homme. Pas du Robert Desnos. Merde !


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Avril 2005
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