ZIDANICUS
OU LA TRAGEDIE DES BLEUS
Billet d'humeur du 18 juin 2002
Afin
de donner un peu de brio au résultat de notre équipe
de France lors de la dernière Coupe du Monde (celle qui
nest pas encore finie pour tout le monde, là-bas,
au pays du soleil levant) et après avoir lu tout et nimporte
quoi sur les tenants, aboutissants, raisons et conséquences
diverses de leur (il faut bien lavouer) piètre
prestation footbalistique, je vous propose danalyser ensemble
le lien - aussi étonnant quévident - qui
existe entre laffligeant spectacle que nos héros
ont servi au monde entier et la tragédie du XVIe siècle.
Car cest bien dune tragédie dont il sest
agit et ce nest pas Lagarde, ni même Michard qui
me contrediront.
1. "Tragédie : peinture dune illustre infortune,
la présentation dun fait tragique à laide
dacteurs".
Eh oui : pas un seul but en trois matches (ça cest
une sacrée infortune, non ?) et une élimination
dès le premier tour (ça cest un fait sacrément
tragique, non ?), malgré les 3 meilleurs buteurs des
3 championnats anglais, français et italien dans les
rangs (ça cétait pas des sacrés acteurs
pourtant, non ?)...
Je continue.
2. "Au XVIe siècle, lidée même
de tragique ne semble pas nettement dégagée :
cest le pathétique qui règne, avec le spectacle
douloureux du malheur des héros et les accents déchirants
de leurs plaintes".
Comment ne pas trouver cette définition imparable quand
on a tant souffert à pleurer les absences de Pirès
et de la cuisse douloureuse de Zizou, les deux cartons de Petit,
sans oublier la blessure de Leboeuf ; le tout couvert par les
cris de Thierry Henry lors de son expulsion controversée
? Cest pas du vrai pathétique ça, hein ?
Alors bien sûr, certains dentre vous vont chercher
à ramener leur fraise en prétendant que tout ça
est plutôt du domaine du dramatique que du tragique. À
ceux-là, je réponds que certes,
3. "le dramatique repose sur lattente anxieuse du
dénouement, tandis que les péripéties fortuites
dun conflit violent font alterner lespoir et la
crainte".
Et cest vrai quil faut les avoir vécues ces
210 minutes (sans compter les mi-temps et le temps additionnel)
à se bouffer les ongles faute de mieux, à croire
dur comme fer quils vont se ressaisir dans les deux dernières
minutes pour marquer trois buts et à finir par
se résigner à la plus fatale des issues.
Quant à la péripétie fortuite du conflit
violent, cest quand le patron a fait irruption dans le
bureau où nous avions installé en cachette une
télé 36 centimètres : cf. définition
2... Un coup à perdre son boulot.
Mais il ne faut pas oublier que le tragique est plus fort (comme
le Sénégal, dailleurs), car
4. "tout en comportant des éléments pathétiques
(pitié) et dramatiques, il les dépasse et se fonde
sur la lutte éternelle de lhomme contre le destin
inéluctable ; il tient sa grandeur presque sacrée
du mystère de la condition humaine, tel quil sexprime
dans le paroxysme dune crise où sont plongés
des êtres hors du commun, mais représentatifs de
toute lhumanité".
Cinq tirs sur les barres : vous avez déjà vu ça,
vous ? Normalement cest beaucoup plus dur de tirer sur
la transversale que de la mettre au fond. Sauf quand un destin
inéluctable vient sen mêler, parce que là,
accroche-toi Jeannot : pas la peine de lutter. Même si
tes un être hors du commun représentatif
de toute lhumanité, comme Trézéguet
ou Desailly. Cest comme ça, cest le mystère
de la condition humaine et puis cest tout. Et ça,
cest vachement tragique.
Pathétique, dramatique : appelez ça comme vous
voulez, mais jusque dans le dernier match, le destin a voulu
que les supporteurs français, heureux du retour sur scène
de leur beau en cuisse préféré, scandent
tels les churs des tragédies grecques des "Allez
Zidane, marque ! Allez Zidane, marque !" sans se rendre
compte quils galvanisaient involontairement nos danois
adversaires.
Cest une véritable tragédie ce qui nous
arrive, je vous dis...