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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
LE KID DE CANNES
Billet d'humeur du 25 mai 2004
Samedi soir, Quentin Tarantino et son jury ont décerné la Palme d'or à Michael Moore pour son brûlot anti-Bush. Choix politique ou artistique ?


"Vous savez comment Quentin Tarantino regarde un film ? Comme un gosse." Le mot d’ordre est lancé par le jury de ce 57e Festival de Cannes : pas de politique. Et Benoît Poelevoorde affiche le style en faisant cette déclaration à la sortie du Palmarès quand la tribune médiatique insiste pour lui faire dire combien ce fut passionnant de débattre avec le Président sur le cas de Michael Moore.

Tarantino arrose à tout va en direction de la France et de l’Asie et réserve la Palme au seul film politique d’outre-Atlantique… donc on voudrait ne voir là qu'une Palme politique. D'où le désarroi généralisé quand, le lendemain, en conférence de presse, ce rougeaud de Tarantino explique à tout le parterre de journalistes que cette palme n’est que la récompense d’un film excellent.

Comme si ça enlevait quelque chose.

Oui, mais tout de même, ça ne peut pas être un hasard, à quelques mois du scrutin présidentiel… Non, ça ne peut pas être un hasard. Enfin, du moins ce qui n’est pas un hasard, c’est que le film de Michael Moore se soit fait. Ce qui n’est pas un hasard non plus, c’est qu’il n’ait pas trouvé de distributeur aux États-Unis (je vous laisse le plaisir de découvrir les liens qui existent entre Miramax, distributeur habituel de Moore - et de Tarantino au passage - et Walt Disney, puis de Walt Disney et de la Floride, puis de la Floride avec la famille Bush). Ce qui n’est sans doute pas un hasard encore, c’est que, précisément, Thierry Frémaux, sélectionneur du Festival de Cannes, ait sélectionné le film de Moore. Que cet enchaînement ait amené Fahrenheit 9/11 à recevoir des mains de Quentin Tarantino la Palme d’Or. Et que ce dernier réclame le droit apolitique d’avoir trouvé le film méritant est un autre propos. Et que l’on puisse trouver à redire sur ce soudain revirement de situation - parce qu’on s’était imaginé que, dans le grand tout qui fait que Tarantino est une icône géniale, voire un génie, s’était en plus ajouté la nouveauté d’un subit engagement politique anti-Bush, et que cet imbécile n’est en fait qu’un histrion du grand entertainment, on aurait dû s'en douter, bon sang, quelle déception - tient du ridicule consommé propre à ce grand tube digestif qu’est parfois la presse.

Car enfin, pourquoi Tarantino se substituerait-il au film qu’il a empalmé ? Tarantino n’a pas réalisé Fahrenheit 9/11. Tarantino réalise des films de genre dans lesquels on ne se pose pas la question de savoir ce qu’il se passe de l’autre coté de l’océan parce que ce n’est pas le propos de ses histoires. Mais de la même manière que Sergio Leone ne faisait pas de cinéma italien mais des westerns spaghetti et des péplums. Ce qui ne nuit pas aux films. Alors pourquoi devrait-on subitement se formaliser à posteriori que la Palme d’Or ait été décernée de façon apolitique alors que le propos même du film est un brûlot anti-Bush ? Si Tarantino, pour la première fois depuis la création du Festival de Cannes, convoque une conférence de presse post palmarès pour expliquer les motivations apolitiques de son jury, c’est certainement bien que la signification propre de cet acte ne se substitue pas au film de Michael Moore. C’est le film de Michael Moore qui est politique. Pas la remise de la Palme d’Or. Ce n’est pas le geste d’un engagement si terriblement anti-Bush que de remettre, à 5 000 kilomètres de la Maison Blanche, la Palme d’Or à un film anti-Bush (d’ailleurs Bush ne s’y est pas trompé qui d’une pichenette téléphonique a répondu fièrement à l’AFP que c’était bien là la preuve de la liberté de pensée américaine). C’est de faire ce film entre les quatre frontières du pays qui a porté Bush au pouvoir qui est un engagement.

Maintenant, si un petit gars du Tennessee qui a passé son adolescence enfermé entre les quatre murs d’un vidéoclub à parfaire sa cinéphilie pour devenir l’un des réalisateurs les plus passionnants d’Hollywood, l’un des fabricants de l’entertainment les plus inventif, bref, le meilleur réalisateur de sa génération, trouve que le film de Michael Moore est truculent, jouissif, excitant, drôle, émouvant et qu’il a le pouvoir de lui octroyer la récompense que réclame son applaudimètre interne sans autre considération ni politique, ni philosophique, alors là, oui, l’acte se suffit à lui-même.

Michael Moore est le réalisateur de Fahrenheit 9/11. Et jusqu’à maintenant, Quentin Tarantino a été son meilleur public. Et c’est tant mieux pour l’un comme pour l’autre. Pour Moore, une Palme. Pour Tarantino, l’aura supplémentaire d’un type qui se comporte comme un gosse à la présidence guindée et très institutionnalisée du prestigieux Festival International du Film de Cannes (n’oublions pas derrière la cohorte de récompenses pour le cinéma asiatique dont le Grand Prix remis à Park Chan-wook pour Old Boy, adaptation d’un manga japonais).

Et la politique me direz-vous ? La politique, on l’a oubliée dans le strass et les paillettes. Ça avait bien commencé mais même Jaoui et Bacri n’ont pas été plus loin qu’une montée des marches badgés : à la remise de leur prix du scénario, pas un mot pour les intermittents.

Et les intermittents ? Une bonne partie du travail de sape a été faite par la police et ses provocations qui ont mené aux démonstrations que l’on sait. L’autre partie s’est faite par l’indifférence de la croisette elle-même.

En mai 68, le Festival ne se déroula pas. Pour des raisons politiques. En 2004, le marché a envahi l’espace. Alors oui, il faut se réjouir qu’un gosse de quarante ans qui en a le pouvoir récompense un type qui lui a donné du plaisir en peignant le portrait aigre d’un des hommes les plus dangereux de la planète.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Mai 2004
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