Samedi
soir, Quentin Tarantino et son jury ont décerné
la Palme d'or à Michael Moore pour son brûlot anti-Bush.
Choix politique ou artistique ?
"Vous savez comment Quentin Tarantino regarde un film ?
Comme un gosse." Le mot d’ordre est lancé
par le jury de ce 57e Festival de Cannes : pas de politique.
Et Benoît Poelevoorde affiche le style en faisant cette
déclaration à la sortie du Palmarès quand
la tribune médiatique insiste pour lui faire dire combien
ce fut passionnant de débattre avec le Président
sur le cas de Michael Moore.
Tarantino arrose à tout va en direction de la France
et de l’Asie et réserve la Palme au seul film politique
d’outre-Atlantique… donc on voudrait ne voir là
qu'une Palme politique. D'où le désarroi généralisé
quand, le lendemain, en conférence de presse, ce rougeaud
de Tarantino explique à tout le parterre de journalistes
que cette palme n’est que la récompense d’un
film excellent.
Comme si ça enlevait quelque chose.
Oui, mais tout de même, ça ne peut pas être
un hasard, à quelques mois du scrutin présidentiel…
Non, ça ne peut pas être un hasard. Enfin, du moins
ce qui n’est pas un hasard, c’est que le film de
Michael Moore se soit fait. Ce qui n’est pas un hasard
non plus, c’est qu’il n’ait pas trouvé
de distributeur aux États-Unis (je vous laisse le plaisir
de découvrir les liens qui existent entre Miramax, distributeur
habituel de Moore - et de Tarantino au passage - et Walt Disney,
puis de Walt Disney et de la Floride, puis de la Floride avec
la famille Bush). Ce qui n’est sans doute pas un hasard
encore, c’est que, précisément, Thierry
Frémaux, sélectionneur du Festival de Cannes,
ait sélectionné le film de Moore. Que cet enchaînement
ait amené Fahrenheit 9/11 à recevoir des mains
de Quentin Tarantino la Palme d’Or. Et que ce dernier
réclame le droit apolitique d’avoir trouvé
le film méritant est un autre propos. Et que l’on
puisse trouver à redire sur ce soudain revirement de
situation - parce qu’on s’était imaginé
que, dans le grand tout qui fait que Tarantino est une icône
géniale, voire un génie, s’était
en plus ajouté la nouveauté d’un subit engagement
politique anti-Bush, et que cet imbécile n’est
en fait qu’un histrion du grand entertainment, on aurait
dû s'en douter, bon sang, quelle déception - tient
du ridicule consommé propre à ce grand tube digestif
qu’est parfois la presse.
Car enfin, pourquoi Tarantino se substituerait-il au film qu’il
a empalmé ? Tarantino n’a pas réalisé
Fahrenheit 9/11. Tarantino réalise des films de genre
dans lesquels on ne se pose pas la question de savoir ce qu’il
se passe de l’autre coté de l’océan
parce que ce n’est pas le propos de ses histoires. Mais
de la même manière que Sergio Leone ne faisait
pas de cinéma italien mais des westerns spaghetti et
des péplums. Ce qui ne nuit pas aux films. Alors pourquoi
devrait-on subitement se formaliser à posteriori que
la Palme d’Or ait été décernée
de façon apolitique alors que le propos même du
film est un brûlot anti-Bush ? Si Tarantino, pour la première
fois depuis la création du Festival de Cannes, convoque
une conférence de presse post palmarès pour expliquer
les motivations apolitiques de son jury, c’est certainement
bien que la signification propre de cet acte ne se substitue
pas au film de Michael Moore. C’est le film de Michael
Moore qui est politique. Pas la remise de la Palme d’Or.
Ce n’est pas le geste d’un engagement si terriblement
anti-Bush que de remettre, à 5 000 kilomètres
de la Maison Blanche, la Palme d’Or à un film anti-Bush
(d’ailleurs Bush ne s’y est pas trompé qui
d’une pichenette téléphonique a répondu
fièrement à l’AFP que c’était
bien là la preuve de la liberté de pensée
américaine). C’est de faire ce film entre les quatre
frontières du pays qui a porté Bush au pouvoir
qui est un engagement.
Maintenant, si un petit gars du Tennessee qui a passé
son adolescence enfermé entre les quatre murs d’un
vidéoclub à parfaire sa cinéphilie pour
devenir l’un des réalisateurs les plus passionnants
d’Hollywood, l’un des fabricants de l’entertainment
les plus inventif, bref, le meilleur réalisateur de sa
génération, trouve que le film de Michael Moore
est truculent, jouissif, excitant, drôle, émouvant
et qu’il a le pouvoir de lui octroyer la récompense
que réclame son applaudimètre interne sans autre
considération ni politique, ni philosophique, alors là,
oui, l’acte se suffit à lui-même.
Michael Moore est le réalisateur de Fahrenheit 9/11.
Et jusqu’à maintenant, Quentin Tarantino a été
son meilleur public. Et c’est tant mieux pour l’un
comme pour l’autre. Pour Moore, une Palme. Pour Tarantino,
l’aura supplémentaire d’un type qui se comporte
comme un gosse à la présidence guindée
et très institutionnalisée du prestigieux Festival
International du Film de Cannes (n’oublions pas derrière
la cohorte de récompenses pour le cinéma asiatique
dont le Grand Prix remis à Park Chan-wook pour Old Boy,
adaptation d’un manga japonais).
Et la politique me direz-vous ? La politique, on l’a oubliée
dans le strass et les paillettes. Ça avait bien commencé
mais même Jaoui et Bacri n’ont pas été
plus loin qu’une montée des marches badgés
: à la remise de leur prix du scénario, pas un
mot pour les intermittents.
Et les intermittents ? Une bonne partie du travail de sape a
été faite par la police et ses provocations qui
ont mené aux démonstrations que l’on sait.
L’autre partie s’est faite par l’indifférence
de la croisette elle-même.
En mai 68, le Festival ne se déroula pas. Pour des raisons
politiques. En 2004, le marché a envahi l’espace.
Alors oui, il faut se réjouir qu’un gosse de quarante
ans qui en a le pouvoir récompense un type qui lui a
donné du plaisir en peignant le portrait aigre d’un
des hommes les plus dangereux de la planète.