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Le manque à gagner n’est pas une notion
économique nouvelle.
Nos sociétés obèses ne faisant que recycler
à l’infini des phénomènes qui marchent
(Adamo, Michelle Torr), il arrive fréquemment que nous
profitions du renouveau d’un produit oublié (le
pois chiche, la fève). Le manque à gagner fait
parti de ces retrouvailles et comme tout rappel, le voici
updaté.
Prenons un produit X qu’une société compte
mettre en bonne place sur le marché. Ce produit X est
novateur dans son secteur : on a ouvert des audits qui ont
coûté cher mais dont les résultats ont
pointé le potentiel commercial de X et ont donc prédéfinit
la place qu’il fallait lui octroyer sur le marché.
Hélas ! Après la mise en place coûteuse
de X, un incident I, un problème P, bref une conjoncture,
fait que la vente de ce produit se trouve plus ou moins grevée
de façon plus ou moins sérieuse. C’est
le manque à gagner. Dans le manque à gagner,
on notera un fait important bien que souvent occulté
: la société avait parié sur un potentiel,
et le potentiel - c’est inscrit dans le Petit et le
Gros Robert - n’est rien moins que l’antonyme
de l’acquis. La société aura moins à
perdre en mettant en cause la conjoncture dont est victime
son produit, plutôt que l’éventuel manque
visible de qualité de celui-ci dont le consommateur
visé n’aura pas été dupe.
Venons en au fait
Venons en au fait : le marché du disque digital (CD,
MD et DVD).
Rappel historique sans date (je ne les ai pas sous les yeux)
: création du MP3, ouverture sur Internet de la grande
foire aux téléchargements sauvages version Napster
et consorts. Brandissant la bannière du manque à
gagner, les majors internationales du disque ruent dans les
brancards et, de procès en coups bas, ferment Napster
et consorts. Et ouvrent les sites payants. Tout le monde est
content. Les majors relèvent les compteurs. Les consommateurs
reviennent dans le droit chemin, culpabilisant d’avoir
été tenté de s’adonner ainsi au
pillage des droits d’auteurs, pillage hautement brandit,
lui aussi, au moment de la fronde des industriels.
Premier arrêt au stand
Deux problèmes à soulever.
Un : les droits d’auteurs, précisément.
Je reprends la news parue dans Jowebzine récemment
et indiquant que EMI ouvre un site avec abonnement à
6 euros par mois, 43 par an pour un téléchargement
illimité de toute l’actualité musicale
du moment. Question : à combien se chiffre la part
de droits d’auteurs dans un mois de téléchargement
à 6 euros ? Même multipliés par x abonnés
? Franchement ! En enclenchant cette énorme machine
à bénéfices, les majors trouvent le moyen
idéal d’accroître leur chiffre d’affaire
en effaçant un à un les membres de la chaîne
de parasites qui jusque-là leur suçaient le
dividende : la fabrication délocalisée en Asie,
le distributeur, la communication, le disquaire. Avec Internet,
finies les conneries : on fait chanter, on masterise, on met
en ligne. On propose à l’artiste d’augmenter
ses dix pour cent de droits d’auteurs ? Tu veux rire
? Pour quoi faire ?
Deux : la diffusion. D’accord, Florent Pagny n’a
pas besoin d’Internet pour faire connaître son
vague à l’âme poujadiste contre l’administration
fiscale. Il a besoin de vendre pour payer ce qu’il doit.
Ca fait quinze ans qu’on l’engraisse et qu’il
gère mal, si on pouvait cracher encore un coup au bassinet
que le fisc le lâche, ça serait sympa, après
il le jure, il fout le camp en Patagonie. Donc la diffusion
pour les gros, y a des budgets pour ça et le téléchargement
gratos = manque à gagner. En revanche, Nihil, groupe
bordelais formé en 1997, trois albums et pas mal de
scène, aurait sans doute plus à gagner en étant
mieux diffusé, voire en profitant lui aussi du téléchargement
sauvage. Avec des ventes confidentielles, il est parfois bon
de pouvoir passer de main en main plutôt que d’être
à la traîne sur le marché à cause
du prix prohibitif du CD, de l’inaccessibilité
pour les petits labels aux têtes de gondole, du mutisme
de la presse lourde comme un cheval mort qui ne se déplace
pas toujours sur les bons évènements. Je caricature
?
Deuxième arrêt au stand
La loi sur les protections des CD et DVD mise en place par
ce pauvre Ayagon qui, depuis qu’il a réglé
leur compte aux intermittents, s’ennuie à mourir
et rêve de nouvelles conquêtes. Une fois encore,
voilà la bannière du pillage des droits d’auteurs.
Alors à quoi sert la taxe prélevée (et
augmentée du reste l’année dernière)
de 5% sur la vente des CD, MD et DVD vierges censés
être reversées aux caisses d’indemnisation
des auteurs, compositeurs, interprètes ?
Est-ce que notre bon ministre de la culture n’aurait
pas plutôt reçu à déjeuner d’imposants
lobbystes du disque qui font régulièrement la
tournée des grands ducs en pleurant sur le manque à
gagner - à savoir donc, sur la conjoncture qui fait
qu’un disque de Florent Pagny (au hasard, vraiment,
je n’y peux rien, je ne pense qu’à lui,
sans doute passent-ils trop son disque à la radio)
se serrait sans aucun doute bien mieux vendu s’il n’avait
pas existé la possibilité, pour toute une bande
de consommateurs déviants ou influencés, de
pirater ce disque (sans qu’il ne soit jamais évoqué
la possibilité que l’échec commercial
du-dit produit ne soit dû qu’à son inextinguible
médiocrité, il va de soit). Et de légiférer
! Et de promettre monts d’amendes et merveilles de châtiments
au renégat qui ne prendrait pas tout cela très
au sérieux ! Et d’autoriser, en guise d’avertissement,
la commercialisation sur le sol d’un des premiers états
au monde à légiférer sur ce grave problème
d’utilité publique, de toute une ribambelle de
CD et de DVD (Le roi lion, en dernier exemple) complètement
illisibles sur autre chose qu’une bonne chaîne
stéréo ou un bête lecteur. D’où
l’intérêt de pousser le consommateur à
se sur-fournir en ordinateurs multimédias, sans doute.
Alors on en vient aux questions de conclusion qui
s’imposent.
Chères majors du disque qui, pour la plupart, avez
intégré dans vos groupes verticaux quelques
modestes constructeurs de matériels haute fidélité
(Sony, Philips, Siemens entre autre), à quoi servent
exactement :
- les lecteurs/enregistreurs MP3 ?
- les lecteurs/enregistreurs CD de salon ?
- les lecteurs/enregistreurs DVD de salon ?
- les lecteurs/enregistreurs MD ?
- les lecteurs/enregistreurs K7 ?
- les CD, DVD, MD vierges ?
Si c’est pour s’enregistrer en train de piaffer
sous la douche ou copier sur support digital les films de
nos vacances à crédit, faut nous prévenir
maintenant, comme ça on pourra réviser à
la baisse nos budget pour Noël. Si c’est pour d’autres
choses, alors j’attends de les connaître : pabst@noos.fr
Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Décembre 2003
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