DONALD
CROWHURST,
LE LOOSER MAGNIFIQUE
Billet d'humeur du 15 février 2005
Février
2005 : Vincent Riou remporte le Vendée Globe, Ellen McArthur
bat le record du tour du monde à la voile et le groupe
My Concubine chante Donald Crowhurst, héros tragique
de la plus extraordinaire mystification maritime du XXe siècle.
Lisez plutôt…
Un début février 2005 sous le signe du Tour du
monde à la voile en solitaire et sans escale : Vincent
Riou remporte le Vendée Globe 2004/2005 (en 87 jours
et quelques), Ellen Mac Arthur bat le record du tour (en 71
jours et quelques)… et le groupe My Concubine démarre
son album La tangente sur un titre qui nous replonge dans l’aventure
inouïe du tout premier challenge de ce type. Le Golden
Globe 1968/1969 que remporta Knox Johnston (seul arrivant, en
313 jours et quelques !), devait donner lieu à l’une
des plus impensables mystifications maritimes de tous les temps,
initiée par un loser tragique et magnifique du nom de
Donald C.Crowhurst.
C’est le Sunday Times qui avait lancé cette idée
folle de tour du monde à la voile, par les trois Caps,
sans escale, sans assistance et en solitaire. Deux prix de 5
000 Livres Sterling en jeu : un pour le premier arrivé
et un autre pour le plus rapide (il faut préciser que
les concurrents n’étaient pas obligés de
partir en même temps : ils devaient juste démarrer
entre le 1er juin et le 31 octobre 1968, d’un lieu à
leur convenance et en faisant constater leur départ).
Neuf fous s’inscrivent, au rang desquels les Français
Loïc Fougeron et Bernard Moitessier (instigateurs du projet).
Neuf bateaux de tous types - bois, carbone, aluminium, mono
ou multicoques - vont s’élancer. Le premier (English
Rose de J. Ridgeway) dès le 1er juin et le dernier (Teignmouth
Electron de D. Crowhurst) le 31 octobre 1968. Seul le Suhaili
(petit ketch en teck de 9 mètres) de Knox-Johnston finira
la course en rejoignant le port de Falmouth le 22 avril 1969,
après… 313 jours de mer en solitaire. Exploit mythique,
historique et impensable à l’époque pour
celui qui allait rapidement devenir Sir Robin Knox-Johnston.
Mérité.
Donald Crowhurst aurait bien eu besoin des 5 000 Livres Sterling
du challenge. Ingénieur en électronique, ancien
militaire de la RAF, renvoyé pour indiscipline, il dirige
la société Electron à Teignmouth, qui commercialise
un appareil de navigation de son invention. Les affaires ne
vont pas très fort. Dépressif, il décide
de remonter la pente en se lançant dans une très
médiatique opération de promotion de sa firme
: il s’inscrit au Golden Globe sur un trimaran de 12,50
m qu’il baptise Teignmouth Electron et prend la mer devant
les caméras de la BBC le dernier jour limite. L’échec
n’est pas envisageable : il part pour gagner, un point
c’est tout.
Aucune nouvelle pendant les deux premières semaines.
On pense à une stratégie. Puis Donald commence
à donner régulièrement des positions hallucinantes
: son bateau est un bolide qui avale jusqu’à 243
milles par jour. Les médias sont en haleine. Alors que
les autres concurrents abandonnent, cassent ou coulent, il fonce,
passe sans encombre le Cap Horn, le Cap de Bonne Espérance…
Fin juin 1969, la BBC (qui avait acheté les droits télé
et radio), fière de son poulain, lui annonce qu’elle
organise une arrivée triomphale au niveau des îles
Sorlingues (au large de la Cornouaille) : c’est lui qui
va empocher le prix pour le tour le plus rapide !
Imaginez ce pauvre homme sur son pauvre voilier. Marin de deuxième
catégorie, après avoir effectué une boucle
dans l’Atlantique, il est en fait revenu doucement à
l’ouest des Açores. Cela fait des semaines qu’il
n’a pas bougé du 35ème parallèle…
Dégonflé, médiocre, mythomane, il a lamentablement
mystifié jour après jour les organisateurs, les
médias, le public… Son tour du monde est du pur
bidon. Il est pris au piège de sa tromperie. Quelle issue
autre que fatale pouvait être envisagée ? A partir
de ce 24 juin 1969, le Teignmouth Electron ne donnera plus de
signe de vie.
Le 10 juillet, le Paquebot Picardy repère en plein Atlantique
un trimaran qui se dandine bizarrement sous l’effet d’une
seule voile d’artimon déployée. On s’approche.
Il est vide. On trouve à bord de la vaisselle sale dans
l’évier, la radio détruite et sur la table,
plusieurs jeux de livres de bord. Les vrais, les faux (précis
jusqu’aux conditions météorologiques !)
et aussi un journal de 7 jours qui démarre le…
24 juin.
Crowhurst, tout nu sur son bateau immobile s’est donné
sept jours pour rédiger un testament philosophico-prophétique
qui parle de Dieu, d’intelligence, de révolution,
de mathématiques, de nature… Il décrit des
échanges qu’il a eu avec des êtres cosmiques
sortis d’une sphère rouillée immergée.
25 000 mots de délire jusqu’à l’annonce
de son suicide, programmé depuis 7 jours.
"Mon esprit est maintenant tranquille. Je vous confie mon
carnet de bord. La seule beauté est la vérité,
personne ne doit et ne peut faire plus qu'il ne lui est possible.
C'est la fin, la vérité est dite, j'arrête
mon jeu à 11 h 50".
Là dessus, Donald Crowhurst s’est vraisemblablement
jeté à l’eau, lesté des quelques
instruments qu’on ne retrouva pas à bord (compas,
chronomètre...). Certains l’ont imaginé
victime d’une sorte de "triangle des Bermudes"
local. D’autres ont analysé les effets hallucinogènes
de la moisissure du thé qu’il aurait pu consommer…
D’autres encore disent qu’il serait toujours vivant,
sous une fausse identité en Angleterre... Ce qui est
certain, c’est qu’à trop vouloir le manipuler,
il a fini par devenir maître de son destin malgré
lui, symbolisant magnifiquement notre tragédie humaine,
alternance de mensonges et d’épilogues inéluctables.
Quant au Teignmouth Electron, il pourrit lentement sur un coin
de plage des îles Caïman où il a été
retrouvé par hasard récemment.