Pete
Doherty, co-leader fantasque des feus Libertines a été
jeté en pâture, depuis quelques temps déjà,
à une presse impitoyable. Il est même de très
bon ton de cracher sur ce songwriter pourtant génial et aux
prouesses fascinantes.
Pete Doherty : cette voix bancale, fragile, cet indéniable
talent d’écriture, ces mélodies bouleversantes.
C’est cela qu’il faut retenir. Cependant, à l’occasion
de la sortie imminente du livre The Libertines : bound together d’Antony
Thornton - qui retourne une fois de plus le couteau dans la plaie
déjà bien trop exsangue - on se demande si l’Histoire
fera cas de ce genre de dithyrambes ô combien justifiées.
Son addiction au crack et autres substances illicites, ses badinages
avec Miss Moss, son mode de vie énigmatique et douteux, ses
concerts annulés, ses fans déçus… C’est
bien cela que l’Histoire retiendra, hélas. Le chaland
a besoin de sensationnel, de grand frisson, de cavalcade à
la Florence Rey et Audry Maupin, de sexe outrancier, de substances
illicites et de cerveaux flingués avant l’âge.
Du moment que cela ne lui arrive pas : le quidam (pour ainsi dire
nous tous) vit par procuration. Et nombre sont ceux qui ont vécu
ainsi au rythme des tribulations de Pete D. dans la perfide Albion.
L’Histoire est cruelle. Tant pis pour les chansons de ce jeune
romantique en perfecto et Chelsea boots éculées. Tout
le monde semble vouloir ignorer l’héritage déjà
grandiose de Doherty et de ses Libertines. On ne veut pas admettre
qu’un camé devenu caricature de lui-même soit à
l’origine d’un tel renouveau du rock’n’roll,
d’une telle renaissance de l’esthétisme mod ("clean
living under bad circumstances") et autres. Tous ces suiveurs,
de Razorlight aux Paddingtons, en passant par The Others et Art Brut,
ne peuvent cracher dans la soupe. Et pourtant, les déclarations
sournoises envers Doherty pullulent aujourd’hui, comme autant
de vestes retournées, bafouant toujours plus sa dignité.
Mais pensez donc à ce Gibus (en Phrance, oui !) enflammé
chaque semaine par de nouveaux groupes encore pubères, sapés
comme des princes russes déchus, ces Naast, Brats, Second Sex,
Parisians… D’où vient cette profusion de jeunes
pousses toutes acquises à la cause rock’n’roll
? Pas besoin de chercher plus loin.
Pete n’est pas qu’une vulgaire bête de foire à
tabloïds, ni un troubadour aux idéaux fumeux ou tout ce
qu’on voudra. Pete Doherty est un songwriter au sens noble.
Taillant ses chansons dans le même bois de rose que, jadis,
les Beatles, les Smiths, tous ces hérauts de la pop culture,
tout ce qui a fait que l’Angleterre est l’un des seuls
endroits sur Terre où le fait de jouer du rock’n’roll
est envisageable.
Les Libertines ont ouvert une brèche dans laquelle tant de
poseurs et imposteurs se sont engouffrés, ceux-là même
qui ont promptement retourné leur veste. Pete a imposé
un style, un nouveau code de couleur, une pensée, un style
et une plume fascinante. Il a remis au goût du jour les guérillas
gigs (à Whitechapel sur le toit d’un immeuble par exemple)
et la blanche mélancolie de Morrissey. Il a bluffé tout
le monde avec ses airs de personnage tout droit sorti d’un roman
de Dickens, la clope au bec, sous son long caban, ponctuant ses interviews
de paroles sibyllines. Le poète, en un mot. Un Rimbaud moderne,
vivant vite et passionnément pour mieux se protéger
de la violence du quotidien.
Finalement, le succès et la drogue, entre autres choses, ont
eu raison de lui. Et c’est un Pete Doherty bouffi et sans grâce,
que l’on retrouve chaque semaine, comme on retrouve son feuilleton
préféré, dans la presse mondiale. On croyait
en lui, on le croyait invincible car animé d’une verve
majestueuse. Quand Up the bracket est sorti, tout semblait possible.
Mais, la presse a frappé une fois encore, sans pitié.
Et en chacun de nous, c’est Rimbaud que l’on a assassiné.
A présent, s’il y a bien une chose que les gens sensés
(et ils sont légion !) admettrons, c’est le fait que,
sous ses airs de rock star aux intentions morbides et autodestructrices,
Peter Doherty restera l’un des personnages les plus fascinants
et ambigus de ces dernières années. Un passeur. Un Prométhée.
Qui aura brûlé ses ailes pour les autres. Et c’est
peu de le dire.