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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
LES EDITEURS DE DVD
FONT PLACE NETTE

Chronique du 9 mai 2006
Radicalisant un discours autoprotecteur à l’usage de consommateurs présumés malveillants, certains producteurs et éditeurs de DVD se défaussent des propos tenus dans les bonus ajoutés sur les galettes. Une étrange manière de considérer la diffusion des produits culturels…


Dans Network, de Sidney Lumet (1976), un présentateur vedette du journal télévisé tombe en désuétude. Viré par les actionnaires, dépressif, Howard Beale profite de sa dernière heure d’antenne pour annoncer en direct qu’il se suicidera dans quinze jours, sous les yeux des téléspectateurs. Aussitôt l’audience remonte et la cote de popularité de Beale au sein de la chaîne avec. Dès lors, tout ce que dira cet homme au cours de son journal sera cautionné par les dirigeants, non pas qu’ils partagent son avis mais parce que son discours attire les foules. Et Beale ne se prive de rien, lançant de violents anathèmes contre la société de consommation, empruntant aux discours révolutionnaires les plus à gauche des arguments anti-impérialistes, poussant sa folie jusqu’à faire sortir les gens de chez eux et hurler : "Je suis en colère et je ne vais plus accepter ça !". L’Amérique entière suit Howard Beale dans sa croisade. Et les dirigeants du consortium qui le salarie se frottent les mains… en n’en pensant pas moins.

Depuis quelques temps, lorsque vous glissez certains DVD dans votre lecteur voilà ce qui apparaît sur un carton d’introduction :
"LES AVIS EXPRIMÉS AU COURS D’INTERVIEWS ET/OU COMMENTAIRES N’ENGAGENT QUE LES PROTAGONISTES EUX-MÊMES ET NE SONT EN AUCUN CAS LE REFLET DES OPINIONS DE (ici apparaît le nom de la Major, du distributeur ou de la maison de production ayant permis à ce DVD de voir le jour), DE SES PARENTS OU COLLABORATEURS".

Vous me direz, je ne fais pas attention, en général, j’en profite pour aller aux toilettes en attendant le menu. Vous avez tort. C’est édifiant. Et à plus d’un titre. Qu’un DVD soit un produit destiné avant tout à distraire le chaland tout en permettant d’augmenter les marges bénéficiaires de ceux qui nous vendent ces mêmes produits, n’est pas en soit un fait déroutant. C’est le commerce, on en pense ce que l’on veut, mais telle est la chose.

Ce qui est déroutant, néanmoins, c’est de voir de quelle façon soudaine, les fabricants de ces mêmes DVD se défaussent avec impudeur du contenu de ce qu’ils vendent. Imaginons Le Monde annonçant en éditorial que la rédaction n’est pas responsable du contenu des articles imprimés dans ses pages. Imaginons, une maison de disques estampillant ses CD d’un macaron sur lequel on pourrait lire que le consortium n’est en aucun cas concerné par ce que l’artiste exprime dans ses chansons. Imaginons un producteur de tomates affichant qu’il n’est pas responsable de l’état de ses fruits. Imaginons que tous ces gens qui nous vendent des choses remplissent leurs portefeuilles en se déclarant hors d’atteinte quant à la teneur intellectuelle, idéologique ou qualitative de leur produit.

J’en entends qui me disent : "Mais c’est le cas !"

Oui, c’est le cas. Les grands industriels qui s’offrent des journaux, jouent les parangons de vertu en assurant en surface de ne point intervenir dans la rédaction. Lorsque Vivendi s’offre Eminen et sa prose ouvertement sexiste, il récolte là où l’herbe pousse en niant être misogyne.

Ce qui apparaît néanmoins choquant dans le carton sus décrit c’est qu’il ne concerne pas l’œuvre gravée en tant que telle, mais bien les commentaires et les bonus ajoutés à l’œuvre. Soit un additif au produit, destiné, la plupart du temps, à fabriquer un objet qui se vendra plus cher parce qu’agrémenté de ces fameux commentaires et bonus. C’est-à-dire que l’on se considère irresponsable de la valeur ajoutée à ce produit, mais que l’on ne crache pas sur les bénéfices qui en découleront.

De cela, on pourrait aisément spéculer : ne pourront être déclarés hors la loi les éditeurs de DVD qui incluront dans un coffret prestige les commentaires racistes de tel participant à la production de tel film ? Caricature certes, je pousse loin le bouchon volontairement. Mais si cet avertissement vaut, par exemple, pour les commentaires philanthropes ajoutés au Cauchemar de Darwin, pourquoi ne pas envisager le pire ?

Et pourquoi donc se déresponsabiliser de tels avis ? Pourquoi, au contraire, ne pas s’y solidariser ? Pourquoi ne pas s’afficher comme porte-étendard de l’idée impressionnée sur support versatile ? J’avoue que ça me laisse pantois.

Mais parce qu’il s’agit de commerce, ma bonne-dame. Nous y revoilà. Tout ce qui se vend est bon à produire. Lorsqu’un consortium se goinfre la boutique d’en face, il faut qu’il vende le produit racheté, quel qu’il soit, sinon, la dépense est caduque, l’équilibre rompu. Et surtout, ne prenons pas le risque de nous fâcher avec le consommateur, de le voir nous intenter un procès pour propos subversif, encouragement à la révolte ou autre. Les gens sont devenues tellement procédurier !

Dans Network, la verve gauchisante de Howard Beale finit par égratigner l’actionnaire principal de sa chaîne, un Texan inculte nourrit aux pétrodollars qui n’entend pas voir son jouet, même bénéficiaire, lui donner des leçons d’humanisme. Alors il attrape Beale entre quatre yeux et lui ordonne un nouveau programme, une nouvelle façon de dire les choses. Plongé dans sa folie grandiloquente, Beale obéit et change radicalement de discours, prônant soudain les joies de l’ultralibéralisme et le bonheur d’une société bâtie sur l’esclavage des consommateurs. Et les parts de marché s’effondrent. Mais le Texan tient à son nouveau prosélyte. A eux deux, ils couleront l’affaire.

En se désolidarisant des avis exprimés, les producteurs et/ou éditeurs nous lancent un avertissement limpide : achetez et nous faites pas chier ! Ce que nous faisions déjà avant. Ce n’était peut-être pas la peine d’en rajouter une couche…


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Mai 2006
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