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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
16h15
ou LA COMPLAINTE
DE L'EMPLOI-JEUNE

Billet d'humeur du 20 mai 2003
Ce sentiment se faisait de plus en plus fort. Ne sachant pas comment réagir face à ce coup du sort, je décidais de me laisser aller pour voir jusqu’où je serai entraîné et surtout jusqu’où je me laisserai guider. Cloué sur mon fauteuil, les yeux rivés à un écran à demi vide, je ne pouvais faire autrement que de bailler et de tourner inexorablement la tête à la recherche d’une éventuelle conversation à laquelle j’aurais pu prendre part. Malheureusement, tous semblaient afférés, hallucination délirante d’une ruche en pleine effervescence, vision cauchemardesque d’une tornade d’occupations, de missions urgentes et capitales dévastant tout sur son passage et dont j’ignorais toute signification.

Ainsi se passaient mes journées dans un constant effort de faux-semblants et de réelle solitude. Le temps (mon nouvel adversaire), ayant oublié toute notion d’évanescence, semblait s’être acoquiné avec la touche "ralenti" de mon magnétoscope.

Une journée bien réglée de plus à mon actif. Réveil à 8h30, levé 15 minutes plus tard, encore en retard, comme d’habitude. Départ à l’heure à laquelle tous les autres grouillent déjà, s’impatientent devant cette belle journée à remplir de choses que je ne connais pas, de choses dont je ne soupçonne même pas l’existence et qui font de vous quelqu’un de professionnel.

La voiture encore en panne, y aller à pied, me mettre sur pilotage automatique direction la corvée, ignorer les trottoirs dégueux, les collégiens braillards et entassés. Fais chier !! Obligé de marcher sur la route, c’est que ça ne se pousse pas facilement un troupeau cartables.

Bref, je marche, 9h12 à mon horodateur de référence, ça fait une moyenne de 23 minutes de retard ! C’est bon, je suis dans les temps. Encore une dernière petite côte avant d’arriver, juste le temps pour mon organisme de tester si mon déo fonctionne réellement 24 heures.

Quel crétin ! J’ai oublié une réunion capitale, commencée depuis maintenant 25 minutes (et oui ils commencent toujours en avance). Quelle sera l’excuse de ce matin ? Je me repasse vite fait ma liste. 4 décès, une urgence vétérinaire, 2 cambriolages, 3 entorses, vite réfléchis, je clenche, j’aperçois les premiers regards réprobateurs, vite n’importe quoi, c’est alors qu’une idée lumineuse vint à moi. "Une coupure d’électricité", dis-je avec un air fier tout en voyant le visage de mon cadre supérieur se liquéfier devant l’ahurissante récurrence des problèmes électriques qui touchent mon immeuble. Effectivement 8 fois en 6 semaines c’est un peu beaucoup.

11h30, fin de la réunion, bilans, résultats, prospective évolutive et transversalité. Le seul bilan que j’ai retenu c’est qu’il va falloir que je renouvelle mon stock d’excuses sinon c’est mon contrat qui ne le sera pas. Traîner un peu, discuter de problèmes importants mais justes suffisamment graves pour atteindre l’heure fatidique du déjeuner.

Ça y est premières bouffées d’oxygène. Happé par le fumet de friture qui embaume toute la périphérie de la cantine, je calcule les points qu’il me reste sur ma carte. C’est bon, j’ai de quoi m’offrir le plat principal où je m’évertue à trouver quelque chose de comestible ayant survécu à la noyade pour cause de sauce surabondante.
Le ventre aussi repu que mon esprit, je retourne m’installer devant cet écran qui m’attend. Je me demande comment personne ne s’est encore aperçu qu’il s’agissait là du même tableau désespérément vide, gisant sous mes yeux depuis plus de 4 jours. Un regard sur l’horloge m’indique le moment où je vais commencer à réfléchir au départ.

13h30, ça claque comme un violent coup de fouet Seulement ! J’ai besoin de respirer, j’invente une fausse panne du photocopieur afin d’aller à celui de l’autre bâtiment. Détour admirable qui me permet de voir pas mal de gens, ça y est, je commence à refaire surface.

15h40. Mon manteau sur les épaules depuis 5 minutes j’attends que mon supérieur ferme sa porte. Une réunion salvatrice devrait attirer son attention. Sa porte est fermée. Après je ne sais pas ce qui se passe. Je me pose souvent la question. Qu’est ce qui peut bien se passer après, après 16h. Je n’en sais rien et je crois que je ne le saurai jamais.

16h15, je commence à prendre conscience de l’importance de la phonétique, de ses richesses et de ses beautés. Ça sonne bien 16h15, c’est léger et pourtant à mes oreilles cela sonne d’une manière si forte que je ne peux m’empêcher de le répéter avec tous les égards dont ma voix peut se charger. Nécessité impérieuse du branleur qui se sent obligé de s’excuser de n’être qu’une ombre évasive.

16h15, la vie ne fait que commencer.


Benjamin Dabin
© Jowebzine.com - Mai 2003
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