20
MINUTES EN METRO
LES JOURNAUX GRATUITS Billet d'humeur du 13 août 2002
Amis
provinciaux, les vacances estivales tombent à point pour
amorcer un bilan du premier semestre 2002. Et, qui dit bilan,
dit mise en exergue dun fait majeur hautement emblématique
de lévolution dune époque.
"Oh la la, où est-ce quil veut en venir, lui
?", vous demandez-vous, inquiets pour la suite de cette
chronique et, accessoirement, pour la santé mentale du
chroniqueur. Et bien je veux en venir à ceci, chers lecteurs
: il faut absolument que vous sachiez le bouleversement que
connaît la Région Parisienne depuis le début
de lannée. Il faut absolument que vous preniez
conscience que les millions dusagers des transports en
commun ont contracté, comme un seul homme (et la remarque
vaut également pour les femmes) un virus contre lequel
il est vain de combattre et à côté duquel
la trottinette de lan passé nest quune
aimable plaisanterie.
"Bon, y va la cracher sa Valda !?"
Jy arrive. Depuis le début de lannée
Paris et sa Région sont submergés par 2
quotidiens gratuits dinformation distribués dans
les gares SNCF et les stations de métro : 20 minutes
et Metro, les biens nommés !
"Tout ça pour ça ? Ben, cest bien si-y-z-ont
les journaux gratos, on va pas les plaindre en plus !"
Et bien, si ! Parce que les conséquences de ce phénomène
sont tout simplement tragiques et je men vais vous le
démontrer de ce pas.
Commençons par le plus drôle et le moins grave.
Imaginez, dans le train ou le RER, des wagons entiers de bons
petits soldats lisant TOUS le même journal, en même
temps, à la même heure. Imaginez le parvis de La
Défense par un matin sans pluie et voyez ces milliers
de jeunes (et moins jeunes) cadres dynamiques feuilletant le
même journal tout en marchant dun pas résolu
vers leur tour de verre. A ce moment-là, et à
ce moment-là seulement, vous prenez conscience de ce
que "divertissement de masse" signifie. Vous prenez
conscience de ce que recouvrent des termes comme "propagande"
ou "bourrage de crâne". Vous visualisez enfin,
à une échelle pourtant modeste, ce que les parts
daudience hégémoniques dune chaîne
télévisée populaire représentent
dans le processus duniformisation de la pensée
Dautant que la qualité rédactionnelle de
20 minutes (surtout) et Metro est tout à fait affligeante.
Il est même abusif de parler de "rédaction"
dans leurs cas puisque lessentiel de leurs contenus provient
de la reproduction pure et simple de dépêches dagences
soigneusement sélectionnées pour être les
plus courtes et les moins compliquées possibles. "Du
spectaculaire et du people, coco. Noublie pas que le lecteur
est dans le train et va au boulot. Faut pas commencer à
lui pourrir sa journée de bon matin !" Résultat
: des faits divers, du sport, des news du show-biz, de lhoroscope
et de la météo ! Cest vite fait, cest
pas cher et ça peut rapporter gros (cest la pub
qui paye).
Enfin, cest la pub qui devrait payer. Parce que pour être
honnête, après six mois dexistence, les pages
de pub ne se bousculent pas dans ces deux journaux et lon
sinterroge sur la pérennité de ces entreprises
dinformation philanthropique. Par contre, si la pub se
met à payer elle payera moins Le Monde, Libération
ou Le Figaro ! Et là, ça commence à devenir
beaucoup moins drôle. Quelle différence pourtant
entre Libé et 20 minutes ! Quel gouffre entre Le Monde
et Metro ! Un peu le même écart que celui quil
peut y avoir entre le journal dArte et le 6 minutes sur
M6
Alors, ces gratuits sont-ils la mort de la presse quotidienne
classique ? Pas forcément, sauf peut être pour
France-Soir qui se positionne manifestement sur le même
créneau et a poussé linconscience jusquà
mettre à leur disposition ses imprimeries ! Depuis la
nuit des temps, on appelle ça "scier la branche
sur laquelle on est assis"
Résultat des courses dans 6 mois : ou les lecteurs se
réveillent (se lassent) et jettent ces feuilles de choux
par-dessus bord ou les sous-tabloïds gratuits prennent
le pouvoir. Je sais pas vous, mais moi je sens que je vais reprendre
la direction de mon kiosque à journaux sans tarder !