GREVES
:
A VELO DANS PARIS
Billet d'humeur du 10 juin 2003
À
PARIS EN VELO, ON DEPASSE LES AUTOS
Une enquête mandatée par la Mairie de Paris (1
750 cyclistes parisiens interrogés en octobre 2002) fait
ressortir qu’avant d’utiliser leur vélo,
71 % des sondés utilisaient les transports en commun
et que 67 % de leurs déplacements durent moins de 30
minutes. Mais surtout que 47 % privilégient dorénavant
les voies aménagées (contre 34 % en 1998).
Le premier constat que l’on peut faire à la lecture
de cette enquête, c’est évidemment que les
instituts de sondage ont été tellement échaudés
par l’humiliation des dernières prévisions
électorales qu’ils en sont réduits à
se reconvertir dans le sondage sans aucun intérêt
; au moins comme ça, ils ne peuvent plus faire trop de
mal aux citoyens. Du moins c’est ce qu’ils doivent
croire en se réfugiant volontairement (soutenus - dans
le cas présent - par La Mairie de Paris) dans le futile
inutile. Parce que leurs 83 % qui utilisent leur vélo
tous les jours dont 62 % d’hommes de moins de 50 ans ont
eu finalement pour effet (involontaire, assurément) de
donner des envies à l’homme de moins de 50 ans
que je suis encore pour une petite dizaine d’années.
Pour étancher cette envie, manquait une occasion qui
s’est présentée naturellement lors des traditionnelles
pluriannuelles grèves de la RATP dans leurs dernières
versions. L’occasion d’étrenner religieusement
un bout de ces 200 kilomètres de pistes cyclables amoureusement
concoctées par nos maires parisiens successifs, unanimement
attentifs à l’écologie dans leur cité
et au bien être de leurs administrés. Pour cela,
un important budget peinture a été débloqué
: c’est qu’il en faut des litres pour pointiller
200 kilomètres et dessiner au pochoir des petits vélos
tous les 20 mètres ! Les couloirs de bus et les bords
de routes à forte circulation en sont d’ailleurs
restés tout choses, maquillés, ripolinés,
tagués en blanc, en bleu, en petites flèches par-ci
en petits traits par là… Y’a qu’à
suivre, vraiment trop facile, vraiment trop tentant…
Parc Montsouris / Parc Monceau (ça me rappelle une vieille
chanson qu’interprétait ma grand-tante dans les
réunions de famille), c’est grosso modo l’itinéraire
que m’impose chaque jour la rude obligation du labeur
quotidien. Itinéraire souterrain d’habitude. Mais
pas ce matin. Ce matin, grâce aux métrominots (ben
quoi, on dit bien les traminots pour ceux qui conduisent les
trams), je vais pouvoir enfourcher mon fidèle destrier
à pédales qui se morfond au garage depuis l’été
dernier. Pour bien me faire sentir sa mauvaise humeur (et m’en
transmettre une dose), il s’est mis à plat du pneu
arrière : va falloir la jouer fine pour insuffler les
trois bars manquants au nez et à la barbe du pompiste
du coin qui veut pas qu’on gonfle les vélos avec
son compresseur à voitures (mais c’est tellement
plus facile qu’on n’hésite pas à prendre
le risque d’une engueulade). Voilà, c’est
fait (les 3 bars et l’engueulade). À moi les pistes
bariolées, Montparnasse, Invalides, Champs Elysées…
Il y a des gens qui économisent toute leur vie pour faire
ce circuit. En autocar. Comme celui-ci, qui roule dans mon couloir
de bus... Mais il va m’écraser… Tant pis,
je le laisse doubler… avec en prime une bonne salve de
fumée d’échappement, façon "Tiens,
prends ça dans la gueule". Charmant.
D’ailleurs, qu’est ce que je fous dans un couloir
de bus ? C’est que le petit bout de piste cyclable balisée
où j’ai démarré aboutit très
vite dans cette voie où la cohabitation est chimérique
: taxis (nerveux les jours de grèves), scooters, motos,
ambulances et même de temps en temps un autobus non-gréviste,
modèle Yvette Horner (vous savez, avec un accordéon
au milieu), qui vous laisse royalement cinquante centimètres
entre le trottoir et ses roues monstrueuses… Retenir son
souffle, se concentrer et serrer les fesses… avant la
délivrance qui s’annonce par cette - maintenant
familière - bonne bouffée de dioxyde de gasoil
dans les naseaux. Ne pas se laisser gagner par la peur. Continuer
prudemment. À Montparnasse, il y a un tunnel très
pratique pour passer sous la dalle. Jugé trop dangereux
pour les bicyclettes, panneaux à l’appui. Celles-ci
doivent donc (car c’est beaucoup moins dangereux) contourner
la place en suivant des flèches ad hoc qui les abandonnent
en plein milieu d’un carrefour, comme pour les livrer
en pâture aux embouteillés survoltés de
voir que tel que ça se présente vous arriverez
forcément et malgré tout bien avant eux au boulot.
Si Dieu vous prête vie… Parce qu’au niveau
de l’esplanade des Invalides, il faut savoir que le plan
vigie pirate a condamné de ses fameuses barrières
métalliques tout un morceau du chemin que Delanoé
avait pourtant dessiné pour nous : il faudra donc rejoindre
brutalement la route des voitures qui ne se priveront pas une
nouvelle fois de vous encourager de frénétiques
coups de klaxon. Il n’y a que devant l’Elysée
qu’on trouve un peu d’ordre et de dignité
: les agents de la circulation (encore une invention de la Mairie
de Paris !) tous les trois mètres et les grappes de flics
dans tous les coins y sont sûrement pour quelque chose.
Bon, allez, plus que le faux plat (ou plutôt la vraie
montée) de l’avenue de Messine et on pourra sortir
l’antivol. Je suis trempé. L’effort ? La
peur ? Non : il pleut et je ne m’en étais même
pas aperçu…
D’après nos passionnants enquêteurs de la
Mairie de Paris, à ce jour, 1 % des déplacements
effectués dans la capitale le sont en vélo. C’est
encore beaucoup trop.