JUSTICE
:
J'AI COMME UN VIEUX DOUTE...
Billet d'humeur du 24 juin 2003
AMNISTIE
QUI MAL Y PENSE
Pour peu que l’on se penche sur les affaires politico-judiciaires
en cours et sur leurs verdicts, on ne peut empêcher un
certain malaise de s’insinuer…
Ce sentiment de malaise est apparu comme ça, tout d’un
coup, sans prévenir… Pas plus tard que jeudi dernier,
à l’heure matinale du petit-déjeuner et
des infos à la radio. France Inter, 6h30 (je suis un
lève-tôt). Passé le jingle introductif,
le journaliste égrène son chapelet d’infos
toutes fraîches qui mises bout à bout dégagent
une odeur finalement assez rance.
Je cite :
- la Cour de cassation confirme le non-lieu général
pour les 30 personnes poursuivies dans l’affaire du sang
contaminé. On trouvait, parmi elles, Michel
Garretta, évidemment, mais également Louis Schweitzer
(actuel Président de Renault), Claude Weisselberg (conseiller
technique du Secrétaire d’Etat à la Santé
de l’époque) ou Charles Filippi (ex-Directeur de
cabinet de Georgina Dufoix). Quelques centaines (milliers ?)
de morts : affaire classée.
- report de la date de parution du livre d’Eva
Joly qui dévoile les pressions dont elle a fait l’objet
dans l’instruction de l’affaire Elf. Motif
: risque de perturber le bon déroulement du procès
en cours. Comprendre : risque de gêner le simulacre de
procès en cours. Quelques dizaines de millions d’euros
détournés pour le profit personnel de quelques
"serviteurs" de l’Etat : affaire bientôt
classée.
- Jean-Claude Trichet, directeur du Trésor au
moment des faits, relaxé dans l’affaire du Crédit
Lyonnais. Le brave homme déclare : « Je
n’ai jamais eu de cesse de répéter que j’avais
confiance dans la justice de mon pays ; aujourd’hui, je
peux dire que cette confiance était bien placée.
» (formule admirable pour un banquier). Voilà un
homme qui a piloté la ruine d’une puissante banque
internationale et qui s’en tire sans dommage. Mieux, cette
absolution lui ouvre en grand les portes de la présidence
de la Banque Centrale Européenne. Plusieurs centaines
de millions d’euros dilapidés : affaire classée,
responsable récompensé. Pour l’anecdote,
les 2 dirigeants principaux du Crédit Lyonnais ont été
condamnés respectivement à 10 et 18 mois de prison…
avec sursis. Que l’on se rassure, leur patrimoine personnel
n’a en rien souffert de leurs contre-performances.
- Italie : le parlement vote un loi qui assure l’immunité
de Silvio Berlusconi dans les affaires de corruptions pour lesquelles
il est poursuivi. Depuis son arrivée au pouvoir,
l’activité principale de Berlusconi consiste à
faire voter des lois qui le mettent à l’abri d’une
justice qui trouve beaucoup à redire à la gestion
de son empire industriel : tolérance sur la falsification
des bilans des sociétés (authentique !), amnistie
pour l’évasion fiscale, immunité du Président
du Conseil… Délit de corruption avérée
: affaire classée.
Quelques centaines de morts, quelques centaines de millions
d’euros volés, ce n’est plus tant la gravité
des faits reprochés qui compte que la "qualité"
des accusés. Imagine-t-on de la prison avec sursis pour
un banal braqueur de banque ou un non lieu pour un assassin
ordinaire ? Impensable, inimaginable : M. Sarkozy veille et
d’autres Ministres de l’Interieur et Gardes des
Sceaux avant lui. Mais que ce "braqueur" porte un
col blanc ou que cet assassin sorte d’une école
où se forme l’élite de la République
et tous les Ministres de l’Intérieur et Gardes
des Sceaux de la terre regardent ailleurs pendant qu'on l'amnistie.
Du coup, le citoyen lambda qui observe de loin cette mascarade
politico-judiciaire s’interroge sur l’avenir de
la société démocratique et républicaine
qu’il aime tant. Un vieux doute s’insinue progressivement
dans son esprit. Malheureux concours de circonstances ? Regrettable
simultanéité d’événements
sans rapport les uns avec les autres ? Télescopage de
l’actualité ? Peut être… Peut-être
pas… Il y a un peu plus de trois siècles, La Fontaine
écrivait dans Les animaux malades de la peste : "Selon
que vous serez puissant ou misérable / Les jugements
de cour vous rendront blanc ou noir."
PS - Cruel hasard du calendrier : dimanche, on apprenait l’arrestation
de José Bové, à son domicile, dans un déploiement
de forces tout à fait hallucinant. Rappel des faits :
il est condamné à une peine de dix mois de prison
FERME pour la destruction de plants de riz et de maïs transgéniques.
Impardonnable !