LETTRE
OUVERTE
À PHILIPPE KHORSAND
Billet d'humeur du 11 mai 2004
Cher
M. Khorsand,
Peut-être ne lisez vous pas les chroniques proposées
hebdomadairement par Jowebzine.com, ce cyber repère de
gauchistes plumitifs, intellectuels de surcroît, à
la solde de la réaction artistico-culturelle et de son
ramassis d’apparatchiks sanguinaires. Peut-être
ne perdez-vous donc pas votre précieux temps chaque mardi
à lire dans nos colonnes combien le monde de l’image
et du son se porte bien, tout occupé que vous êtes,
vous aussi, à chasser pour vous nourrir vous et les vôtres,
noble exercice dont on a pu voir récemment qu’il
vous tenait à cœur. Ainsi donc, je ne puis compter
que vous lirez cette lettre ouverte, à moins qu’elle
ne soit, mais j’en doute, relayée par d’autres
bouches et oreilles qui la mèneraient jusque sous vos
yeux tristes.
Je vous ai vu, M. Khorsand, hors de vous. Il y a quelques jours,
au Zapping de Canal+, ce tamis de notre télévision
qui laisse passer les infimes particules pour ne garder que
les gros morceaux. Vous étiez ce gros morceau. Vindicatif
et grossier. Vous hurliez au fond d’une coulisse face
à une foule de curieux stupéfaits, comme je le
fus, de vous trouver ainsi. Pourquoi hurliez-vous ? Qu’est-ce
qui pouvait motiver ce démontage en règle d’un
personnage dont vous n’aviez jusque-là montré
que la face réservée et contenue ? Etait-ce l’actualité,
quelque nouvelle aberrante qui vous aura déchaussée
et poussée ainsi hors de vos limites ?
Oui, c’est l’actualité qui vous a poussée
hors de vos limites. Mais c’est une actualité dont
on aurait préféré vous voir vous emparer
pour de meilleurs motifs. Vous hurliez à la face d’une
troupe d’intermittents du spectacle qui avaient refusé
que la remise du palmarès des Molières 2004 se
déroule comme si de rien n’était, récompenses
édifiantes, remises malgré le vent et la tempête
comme s’il était primordial que le commerce reste
ouvert pendant les travaux. "Vous êtes des cons !
Vous avez inventé la connerie ! Vous êtes la mort
de ce métier !" Tels étaient les propos que
vous bramiez comme un enfant à qui l’on vient d’arracher
sa sucette, puisqu’une sucette vous deviez recevoir en
cette soirée consensuelle où vous étiez
nominé (comme quoi, il y a encore quelques intermittents
qui bossent puisque vous êtes sur scène).
Rappelons au passage que pour cette soirée, Michel Drucker
et Jean-Michel Ribes, organisateurs et présentateurs,
avaient expressément demandé à ce que le
collège qui vote le palmarès des Molières
soit élargi au reste de la profession du spectacle vivant
afin de changer un peu la face du congrès habituel des
nominés. Drucker et Ribes ne plaisantaient pas, la retransmission
de la soirée par France 2 en dépendait. Le collège
n’a pas été élargi, France 2 c’est
retiré et les Molières se sont retrouvés
autour d’une tribune sans importance, à lire devant
huissiers la liste des habituels récompensés,
dont vous étiez. Et c’est à cette débâcle
qui fleure bon l’état poussiéreux du théâtre
institutionnel de notre bon pays que s’étaient
invités les intermittents. Un moyen comme un autre de
tester notre nouveau Ministre de la Culture dont on voit aujourd’hui
l’étendue des talents.
Voilà ce que vous n’avez sans doute pas supporté.
Cette soirée de cols blancs déjà mise à
mal par sa propre turpitude et en plus perturbée par
une bande de tribuns sur qui il est bon de se défouler.
Merci M. Khorsand d’avoir fait tant de bruit qu’il
attira la curiosité des caméras. Merci d’avoir
dit tout haut ce que vos collègues frustrés de
n’avoir rien reçu sous les paillettes pensent tout
bas. Merci d’avoir désigné à la vindicte
populaire les projets les plus sombres de cette nouvelle phalange
poujadiste qui ne supporte plus de nous distraire et de fermer
leur gueule. Et avec quel talent vous avez défendu votre
métier d’acteur, ce métier d’unique
que, finalement, vous pouvez exercer seul, sans l’aide
de personne et surtout pas d’une poignée rouge
de techniciens du spectacle.
Et merci de vous ridiculiser chaque jour dans cette publicité
inique pour une compagnie d’assurance, où vous
revêtez votre costume de directeur de la série
Palace telle une vieille Marilyn tentant de se glisser à
la soixantaine dans la robe volante de Sept ans de réflexion.
Vous n’avez honte de rien, c’est sans doute ça
qui fit la superbe de votre intervention dans ces Molières
ratés et ridicules. Vous êtes un chasseur féroce
qui doit nourrir sa famille et faire ses heures. Je ne sais
pas ce que vos amis de l’époque et Ribes, qui fut
l’un des créateurs de Palace, pensent de ces débordements.
Moi, cette mascarade me fait vomir, alors même que le
corps du pauvre Gébé, l’autre créateur
de Palace, est encore tiède.
Vous aviez l’air d’un enfant soudain gâté,
à qui l'on retire tout trop vite. Et c’était
triste et atterrant comme un artiste qui a un trou sur scène.