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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
LA REVOLUTION EN CODE BARRE
Billet d’humeur du 22 mars 2005
Dans le cochon, tout est bon. Dans la publicité aussi, pourvu qu’elle fasse vendre. Aujourd’hui, c’est Mai 68 qui est détourné pour la plus grande gloire de notre société de consommation !


Depuis quelques années, la fabrication de t-shirts personnalisés connaît un essor particulier. Détournements provocateurs de grandes marques, de grands slogans prennent même largement le pas sur l’habituelle thermo-impression des photos de Jean-Philippe Smet dans l’exercice de sa fonction ou de celles de diverses promises, enfants, chatons. Et il est même à noter que, d’un magasin à l’autre, on ne retrouve pas du tout les mêmes images, une tendance qui prouverait que ce n’est pas un commerce de concentration mais bien d’extension, où la bataille des graphistes de génie se livre avec une grande imagination. Et comme dit ma grand-mère qui a le sens de la boutique et l’esprit de synthèse : si ça marche, c’est que ça marche.

Et ce n’est pas du tout de ça que je voulais vous parler aujourd’hui, mais alors pas du tout. La preuve, c’est que la photo qui accompagne cette chronique n’est absolument pas due à l’un de ces talentueux illustrateurs mais à l’un de ceux de l’agence Australie qui vend ses services au détaillant en hypermarchés Edouard Leclerc.

Edouard Leclerc est un garçon qui présente bien. On le trouve d’emblée sympathique, il a une face de quinqua centriste, un peu sportif, en tout cas souriant, un sourire franchouille, une façon de s’exprimer calme et sans virgule. On se dit, ce type a un truc à nous dire, c’est comme Afflelou ou Tapie, ils avaient des trucs à nous dire et on les a fait taire, celui-là, faut pas le rater. Et on a raison parce qu’il en a plein son sac biodégradable des choses à nous dire, le Doudou. Et puis des trucs vachement sensés, des arguments en béton, des propos que même Michael Moore et José Bové ont pas encore sorti. Ah ben tiens ! Parce qu’il faut pas croire, la cravate à Édouard, c’est pas parce qu’il est coincé qu’il la porte, c’est juste une convention sociale, un passeport pour les ministères. Sinon, la plupart du temps, il est en jeans et t-shirt avec un portrait du Sous-Commandant Marcos sur la poitrine.

Y a qu’a voir ses campagnes de pub ! Edouard, c’est pas compliqué, c’est la révolte qui gronde et si ça continue comme ça, ça va chier des bulles carrées, carrées comme les pavés qu’il balançait dans la gueule des CRS, Doudou, quand il était étudiant en 68. C’est ça, Doudou ! Il se bat pour nos intérêts à nous pauvres acheteurs saignés à blanc par des prix trop chers ! Il se bat pour que nous aussi, on puisse venir en masse dans ses hypermarchés, même s’il faut tourner pendant trois heures pour trouver une place avec les mômes qui braillent derrière et l’habitacle qui chauffe. Il se bat pour pouvoir s’implanter toujours plus loin dans les campagnes avec ses grandes boîtes en tôles ondulées qui s’étendent sur des hectares et qui du coup, ne sont jamais bien loin de chez nous. Et quand c’est pas loin de chez nous, et ben on peut y aller en bagnole sans craindre de trop polluer.

Oui, il est malin, le Édouard Leclerc. S’il était éboueur, ça serait l’éboueur le plus rentable du secteur. Or, il a récupéré l’entreprise de papa, il n’a pas eu le choix. Et voilà le résultat. Non seulement il distribue, mais en plus il recycle, et pas seulement les sacs en plastique.

2004, en pleine contre-attaque des commandos anti-pub qui bombent les affiches des quais du métro parisien, Leclerc attend que tout ce beau monde se fasse serrer et dans la quinzaine, alors que la profession des affichistes cherche une parade, il inonde les stations de la RATP de 4x3 sur lesquels le slogan et la marque sont des tags hurlant à la liberté de vendre moins cher.

2005, l’iconographie de Mai 68 ressurgie du passé sous la houlette de ce fils à papa, qui ne traite pas mieux ses caissières, ni ses chefs de rayons que ses coreligionnaires. Mais au moins, lui, il y met les formes. Soit, il égorge les petits producteurs de l’agro-alimentaire qui s’endettent pour vingt-quatre générations au Crédit Agricole, mais c’est pour le bien des consommateurs.

Et être consommateur, c’est un droit, merde !
Être consommateur, c’est une liberté, putain !
Et sous les pavés, les prix moins chers !
Et il est interdit d’interdire de nous faire payer moins cher !
Et jouissez sans entrave et surtout pour moins cher !
Et CRS = Sucre Semoule moins d’1 euro le kilo !
Et l’imagination au pouvoir pour trouver d’autres slogans à vider de leur contenu et s’en servir de caddie !


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Mars 2005
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