MATINS
BRUNS L’ordre nouveau sonne à la porte
Billet d'humeur du 15 novembre 2005
Le
film est mauvais, le scénario bâclé, la
mise en scène indigente. Toujours des scènes identiques
qui se répètent. Les figurants aussi, continuellement
les mêmes. Mêmes pauvres gens en boubous ou saris
d’un côté, mêmes hommes en bleus, casqués
et bottés, qui leur font face. Il n’y a pas de
héros. Pas d’histoire d’amour. Prévenue
la veille, la télé est au rendez-vous. Elle ne
filme pas les détails, les godillots qui piétinent
les petites affaires personnelles, les baffes inutiles et sournoises
distribuées en douce. La star, c’est le metteur
en scène. Un petit homme brun lui-même fils d’immigré
qui profite de ces occasions pour nous offrir sa binette à
la télévision. Son image familière s’est
imposée, au point qu’on lui confiera peut-être
demain les clés de la maison.
Montreuil, mardi 11 octobre. On expulse. La routine. Jean-Pierre
Bastid a 68 ans. Scénariste, écrivain, réalisateur
de cinéma et de télévision, il a été
l'assistant de Jean Cocteau et de Nicholas Ray. Il a co-écrit
le scénario du film Dupont-Lajoie. Ces choses le touchent.
Avec d’autres habitants de Montreuil, il soutient comme
il peut les pauvres gens réfugiés dans la Maison
de quartier. Vers 20 heures les CRS défoncent la porte
à coup de bélier. En retrait, les habitants scandent
des slogans contre les expulsions. Les CRS jettent en l’air
les affaires des familles, bousculent les tables et la nourriture
qui s’y trouve. Jean-Pierre Bastid est projeté
à terre et piétiné. Un CRS lève
sa matraque, un gradé l’empêche de frapper.
Il dit : “Ça va, Monsieur ?”. Il le prend
par le bras, le dirige vers la porte. Dans la cour, Jean-Pierre
Bastid est poussé entre deux rangs de CRS. Il essaye
de parler au commissaire, d’attirer son attention sur
la présence d’enfants à l’intérieur.
Le commissaire répond : “C’est ça,
c’est ça… Dégage!”. Il reçoit
un coup de poing sur le nez, un violent coup de matraque. Il
tombe. Il perd connaissance. Jean-Pierre Bastid est un monsieur
à cheveux blancs, vieux de soixante huit années
et invalide à 80 pour cent. On le relève, la tête
en sang. Deux personnes l’entraînent au café
le plus proche. On éponge le sang qui l’aveugle.
Les pompiers l’emmènent à l'hôpital.
Jean-Pierre Bastid a un traumatisme crânien, une côte
cassée, la paupière gauche recousue, une fracture
du nez, de multiples contusions, il est en état de choc
psychologique.
La télé n’était pas venue. Les matins
bruns, eux, sont déjà là. Ils sonnent à
la porte à l’heure du laitier. Les laisserons-nous
entrer ? Ces pauvres venus d’ailleurs ne nous concernent
pas vraiment. S’ils sont nos voisins, ils ne sont pas
de notre monde. Soit… Mais à la crèche,
à la maternelle, leurs enfants jouent, pleurent et rient
avec les nôtres. Eux n’ont rien choisi, rien demandé.
Toutes ces familles bousculées d’une misère
à l’autre sous l’œil de la télé,
sans qu’aucune solution ne leur soit apportée,
à qui cela profite-t-il ? Combien de degrés Farenheit
pour que la colère s’enflamme ? À trop jouer
avec les allumettes, on risque l’embrasement. Cette semaine,
il semblerait que l’incendie soit vraiment déclaré.
Demain, retombés dans le quotidien, lorsque cette petite
tête blonde, plus chère que la prunelle de nos
yeux, viendra nous tirer par la main, criant "maman, maman,
ils emmènent Nejma, Boubacar ou Sani", que ferons-nous
? Quelle circonvolution hautement conceptuelle invoquer pour
ne pas bouger ? Comment, devant ces petits yeux lucides et impatients,
demeurer plus longtemps assis sur le canapé à
regarder la télé ? Il faudra bien un jour bouger,
au moins pour dissuader l’apprenti pyromane de jouer plus
longtemps avec le feu.