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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
L’INTERNATIONALE
DU MIME STABLE

Billet d’humeur du 5 avril 2005
Avec le retour des beaux jours, réapparaît sur nos sites touristiques les plus fréquentés, une espèce en voie de multiplication : le mime stable.


Il y avait l’Internationale du pigeon, l’Internationale du caricaturiste, l’Internationale du chinois vendant boissons fraîches dans son seau à glace, l’Internationale du vendeur d’art africain manufacturé indonésien, l’Internationale du fabricant de tresses en trente secondes chrono. Les beaux jours reviennent, de Milan à Santander, de Miami à Saint Petersbourg, de Paris à Carcassonne, partout où il y a de la vieille pierre et du marchand de souvenirs, revoici la floraison du mime stable.

Le mime stable, c’est cet individu qui a brusquement décidé un matin de grand désordre sentimental, qu’il épouserait, vaille que vaille, et pas plus tard que maintenant tout de suite, la carrière de mime. Un ami proche - peut-être même le (la) responsable du désordre sentimental dont résulte la brutale décision susmentionnée - et bien/mal intentionné, lui aura sitôt fait la remarque décourageante : "Toi, en mime ! Merde alors, faudrait que t’apprennes, ça se fait pas comme ça !". À ce mépris condescendant, le prétendant à l’art de Marceau aura répondu par un péremptoire "Qu’à cela ne tienne ! Je serais mime stable !". Et de coller sur la figure de son ex-conjoint(e) une fausse gifle, mimée stable, en échantillon de ses talents.

Notre individu sort alors dans la rue pour déambuler à la recherche de l’idée maîtresse : sur quelle stabilité célèbre jettera-t-il son dévolu ? Combien ça peut rapporter si l’on met dans la balance commerciale l’imprescriptible loi de l’offre et de la demande ? Combien ça va lui coûter en sachant que plus la stabilité choisie sera connue, plus l’investissement sera important donc frais d’amortissement à hauteur ?

Là, plusieurs options se présentent immédiatement à lui, issues d’une sorte de pensée commune, bulle de conception de la créativité dans laquelle tout mime stable en devenir peut choisir de venir piocher : Charlot, la Statue de la Liberté, Arlequin, Colombine, la Dame Blanche, Toutankhamon… Ensuite de quoi, il faudra encore passer chez Casto, se fournir en bois, visserie, chevillage et papier crépon, et trouver un copain un peu bricoleur qui pourra construire à bas prix un piédestal amovible et transportable afin que notre mime stable puisse, au travers de la saison et de la ville, courir de point de vente en point vente, montrer ses capacités aux plus grands nombres.

Et le plus grand nombre de se masser autour du mime stable et de s’ébaubir de la prestation de stabilité de l’artiste. Regardez-moi celui-ci comme il ne-bouge-pas bien - notons que dans le cas précis du mime stable, ne pas bouger devient obligatoirement une forme verbale insécable - et combien il a un joli piédestal ! Alors les pièces tombent, échouant dans une écuelle prévue à cet effet et le mime stable rompt invariablement son vœux de non-mouvement, incline le buste à la mode automate, pour remercier l’obole. Et le plus grand nombre d’apprécier à grands renforts de cris polyphoniques, qu’ainsi, ce que l’on s’était efforcé de prendre dans un premier temps pour une vraie statue, toute dure et sculptée il y a des siècles, était en fait un humain déguisé, un artiste en quelque sorte. Et le plus grand nombre alors, de courir jusqu’au prochain mime stable pour voir si, dans celui-là non plus, ne se cacherait pas une vraie statue.

Je n’ai jamais vu le plus grand nombre s’ébaubir devant la statue d’Henry IV sur le Pont Neuf, la statue de la Liberté s’emmerde à cent cents de l’heure au pied du pont Mirabeau, et je ne connais aucun mime stable qui ait encore eu les gaufres de s’immobiliser en Victoire de Samothrace, ni en Vénus de Milo. Quant à Toutankhamon, il m’arrive souvent d’espérer que sous ce déguisement abject, un intelligent fainéant aura eu la vraie idée de cacher un vulgaire mannequin de celluloïd et, qu’attendant la nuit tombée pour venir ramasser les compteurs, le rapin fait non loin le coin du bois en buvant des verres et en lisant des livres. Laissant le plus grand nombre s’ébaubir devant sa créativité.

Parce que la morale de tout ceci, c’est que même devant le rien, l’immobile, le néant, on arrive encore à s’ébaubir.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Avril 2005
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