LA
RENTREE DISCOGRAPHIQUE
DES MORTS VIVANTS
Billet d’humeur du 21 octobre 2003
PROFANATEURS
DE SEPULTURES
Si, de tout temps, on a compilé les œuvres d’artistes
disparus, jamais on n’a assisté à une telle systématisation
du procédé qu’en cette funèbre rentrée
musicale.
Jeff Buckley (1966-1997), Edith Piaf (1915-1963),
Jacques Brel (1929-1978), Joe Strummer (1952-2002), Johnny Cash (1932-2003),
Beatles (1960-1969)… Rarement on aura vécu une rentrée
discographique à ce point placée sous le signe de la
nécrophilie !
Bien sûr, de tout temps la réédition a fait partie
intégrante du jeu commercial. Quoi de plus lucratif que la
compilation des succès d’un défunt, agrémentée
d’une jolie pochette et soutenue par une campagne publicitaire
digne de ce nom ?
Mais cet automne, l’exercice vire à la profanation systématique
de sépultures plus ou moins fraîches. Pour un album posthume
de Joe Strummer terminé par ses Mescaleros sur les indications
du maître, ou la sortie tant attendue en DVD de Quatre garçons
dans le vent de Richard Lester, combien de pillages sans scrupule
?
À commencer par ce pauvre Jeff Buckley qui, bien que disparu
il y a six ans, n’en sort pas moins chaque année un ou
deux albums, parfois doubles ! Inédits par-ci, live par-là,
sous la douche bientôt, tous les prétextes sont bons
pour vendre de la « gueule d’ange » aux fans énamourées.
Résultat, sa discographie post mortem est quatre fois plus
importante que sa production in vivo, et ce ratio risque de suivre
encore longtemps une courbe ascendante maintenant que sa propre mère
a pris « ses » intérêts en main.
Mépris pour la mémoire des artistes
Les deux autres grands gagnants de la saison sont Piaf et
Brel. Tous les deux bénéficient du nec plus ultra en
matière de goujaterie artistique : l’exhumation (c’est
bien le mot), d’inédits qu’ils avaient jugés
indignes en leur temps. Au mépris de tout respect pour la mémoire
de ces immenses artistes, deux Directeurs de maisons de disques ont
jugé, du haut de leur compétence mercantile, que Piaf
et Brel avaient eu tort de renier ces morceaux. Moyennant quoi, après
dépoussiérage hâtif, ils les ont ajoutés
aux compilations en préparation, habillant l’odieuse
manœuvre d’un alibi altruiste écœurant : le
public a le droit de découvrir à son tour ces chansons
somme toutes « honorables ». Comprenez : le public a le
devoir de cracher une fois de plus au bassinet pour renflouer nos
caisses.
Toutefois, dans le genre « il fallait oser », la palme
revient sans conteste à la reformation des Doors… avec
un nouveau chanteur, rassurez-vous ! Tournées à la clé,
on a ainsi la possibilité de réentendre sur scène
les chansons de Jim Morrison jouées par les mêmes, mais
chantées par un autre. Karaoké, quand tu nous tiens…
Alors, quoi qu’on en dise, je préfère encore sacrifier
aux phénomènes de mode et aux groupes éphémères
qui les accompagnent, qu’à cette exploitation éhontée
de cadavres qui n’ont rien demandé à personne.
R.I.P.