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     BiLLeTS d'HuMeuR
 
LES GRANDS FAUVES
DU PEER-TO-PEER

Billet d'humeur du 12 octobre 2004
Les médias l'ont suffisamment martelé : le nouveau grand prédateur enragé qui met en péril la société (de consommation) est identifié, il s'agit de l'internaute téléchargeur de fichiers musicaux !


Jamais en reste sur la transmission des desiderata des grands lobbies multinationaux, le journal de 20 heures que présentait, jeudi 7 octobre, David Pujadas, montrait une fois de plus un reportage sur les dégâts qu’occasionnent à l’industrie du disque les mécréants qui téléchargent illégalement de la musique sur Internet.

Cette fois-ci l’angle d’attaque avait une tournure éthologique des plus surprenantes. En gros, on nous expliquait que dans le commerce, contrairement à ce que l’on aurait pu croire (oui, la mission du 20 heures du service public est avant tout de faire tomber les préjugés et d’amoindrir chez l’homo sapiens télévisus les effets néfastes de l’obscurantisme), l’animal juché au sommet de la chaîne alimentaire n’était pas le commerçant mais bien le consommateur : vous, moi, votre tante. De la bonne consommation découlait tout une biomasse qui avait mis des siècles et des siècles d’évolutions sociales à se construire, évolution aujourd’hui mise à mal par l’introduction dans le biotope d’un nuisible : Internet.

En fait, il y avait deux internets. L’un, profitable au bon fonctionnement de cette puissante chaîne alimentaire au sommet de laquelle le prédateur suprême (vous, moi, votre tante), attend sa ration quotidienne de fourrage. Et l’autre, le néfaste, le gratos, celui qui avilissait le prédateur suprême, en faisant un dégénéré autophage foutant par terre tout le système par un désir insatiable de larcins.

Victimes essentielles de ce déraillage phagocyte, voilà-t-y pas les grandes maisons de disques obligées de redorer le blason du CD, denrée principale du marché, soudain délaissé par l’avidité de gratos des prédateurs suprêmes (vous, moi, votre tante). Alors la maison de disque de chercher et de trouver : rendons le CD multimédia. Comme un panier, remplissons-le d’échantillons ne pouvant être vendus séparément, avec des clips de l’artiste, des interviews de l’artiste, des tas de documents sur l’artiste, bref, pour l’achat d’un bête disque, faisons du plus-produit.

Le plus-produit, la marque de fabrique de la grande distribution, le truc en plus qui ne sert à rien, mais qui justifie l’augmentation du prix.Et de nous expliquer, par un glissement sémantique des plus habiles, que derrière cette solution se cache une race de proies, plus petites, confinées dans des arrières boutiques, et qui vont mourir dans le dédain général des prédateurs suprêmes (vous, moi, votre tante). Et le journaliste d’en attester en questionnant un petit producteur indépendant de disques : ces petites gens n’ont pas les moyens de pondre à la chaîne des CD surchargés de plus-produits. Et ils devront se contenter du bête CD, celui sans rien, celui qui meurt parce qu’il est bête et pas gratos.

Voilà la démonstration faite. En allant piquer de la musique sur Internet parce que vous vous prenez pour un Robin des Bois aux grandes idées gauchisantes, vous ne faites rien aux grandes majors qui ont toujours la parade, mais vous jetez à la rue toutes la piétaille qui s’échine en coulisse à fabriquer une bonne nourriture, avec des vieilles recettes un peu ringardes forcément, mais bon...
Wouah ! Hyper convaincant. Mince alors. Si en plus on nous compare à des grands fauves ! Moi, je suis prêt à brûler mon Ipod place de l’Hôtel de Ville.

Pour qui nous prend-on ?

Aucune remise en question sur la médiocrité de la production musicale qui oriente précisément les goûts et pour laquelle les majors n’ont nullement envie de voir naître la moindre concurrence. Aucune remise en question sur le prix exorbitant d’un compact qui est un vrai pousse-au-crime quel que soit le p... de plus-produit sur la face B. C’est ça qui tue les petits labels, l’impossibilité de produire autant, l’impossibilité de diffuser autant, l’impossibilité de communiquer autant. Quand est-ce que, à une heure de grande écoute, on dira que de grands interprètes (Bowie, Radiohead, Prince et consort) produisent pour le téléchargement gratuit parce qu’ils en ont assez que les majors se graissent sur leur dos, plutôt que de consacrer 3 minutes trente à faire culpabiliser le prédateur suprême (vous, moi, votre tante) qui a pris un crédit conso pour s’acheter un terminal mp3, un ordinateur, une freebox, une carte UGC illimitéé, un enregistreur DVD de salon et des vacances à Center Parc comme on lui répète à l’envie des saisons entières ? Jamais, voyons. On préfère apeurer l’éventualité du soupçon d’une intention de dériver.

Lorsqu’en début d’année Sarkozy, alors encore ministre de l’Intérieur, annonçait une vaste opération de surveillance des réseaux peer-to-peer afin de piéger les pédophiles qui échangeaient des photos sur Internet, je m’étais fait la réflexion qu’on verrait lequel des deux, du pirate de musique et du pédophile serait le premier à passer en jugement. J’aurais dû dire ça plus fort : 1 à 0 depuis la semaine dernière. Un internaute pirate devant la justice avec une condamnation qui pourrait aller jusqu’à 2 mois de prison ferme et 230 000 euros d’amende. Pour qui l’amende ? Qui seront les plaignants qui toucheront le chèque ? Les petits producteurs indépendants ?

Lancer de la merde peut rapporter beaucoup d’argent si on s’en donne les moyens. Le tout, c’est de ne plus être là quand elle retombe. C’est sans doute pour ça que Richard Branson, le patron de Virgin, investit dans les voyages spatiaux.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Octobre 2004
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