LA
PREMIERE
RENTREE DES CLASSES Billet d'humeur du 10 septembre 2002
Ça
y est, enfin ! Le grand jour est arrivé. Un an quon attendait
ça. Car, en région parisienne, si vous avez le malheur
de naître en début dannée, impossible de
rentrer à lécole avant 3 ans et demi. Un an, donc,
à tergiverser avec votre bambine qui veut faire comme les grands.
Un an à jouer à la maîtresse, à acheter
des sacs à dos qui ressemblent à des cartables et à
afficher un abécédaire sur le frigo. Mais là,
cest bon, ça y est : vous avez reçu la lettre,
aussitôt encadrée : votre "grande" est ADMISE
Et ce matin, deux jours après les autres (deux jours interminables
à compter les "dodos" avant le jour J), cest
LA rentrée.
Comme toutes les premières fois, ça cafouille un peu
: vous hésitez entre la jolie robe achetée pour loccasion
et le jeans de chez Gap déjà élimé au
printemps dernier. La robe est plus jolie, mais le jeans est plus
confortable. Et puis, elle fait souvent pipi sur les collants
Ce serait dommage de donner une mauvaise impression le premier jour.
Va pour le jeans que, de toute façon, elle avait déjà
enfilé.
Pas possible de la coiffer. Elle bouge trop, ça fait mal, et
elle préfère les nuds. Vous vous en sortez grâce
au serre-tête, invention miracle, qui lui donne lillusion
dêtre coiffée. Et cest parti. Vous habitez
en face de lécole, mais avec les travaux, il faut faire
un détour, zigzaguer entre les voitures en double file et les
bus bloqués. Malgré la marge prise, vous arrivez juste
à lheure. Il y a deux classes pour la petite section
: celle de Caroline, jeune institutrice rose bonbon, qui porte justement
le même serre-tête que votre fille, et celle de Madame
Bernard, qui fait aussi directrice. Pour lune, cest la
première rentrée, pour lautre, la dernière.
Vous espérez secrètement que votre adorée aura
la jeune Caroline, stéréotype de la gentille maîtresse
à qui on offre des fleurs. La seconde a lair un peu revêche
des enseignants qui ont trop servi. Vous vous consolez cependant en
vous disant quelle est expérimentée. Comme on
dit chez vous : PRO-FES-SION-NELLE.
Vous regardez les autres mamans comme des concurrentes. Elles aussi,
lorgnent Caroline, et posent des questions insidieuses : est-ce que
les classes sont déjà faites ? Est-ce que Quentin peut
être avec son petit copain Raoul ? Oui, répond Madame
Bernard à la première question. Non à la seconde.
Vous vous écrasez juste à temps et préférez
observer les autres enfants. Manon semble LA concurrente à
éliminer : elle doit avoir près de 4 ans. Sa mère
lui a fait faire des anglaises, EN PLUS du serre-tête. Elle
a mis sa robe Jacadi fraîchement repassée et ses socquettes
assorties. Ses babies vernies achetées chez Till brillent comme
un miroir de Barbie. Dailleurs, elle a un cartable Barbie
rose qui déborde de chaussons de gym, tabliers et autres trousses
de crayons de couleurs que sa maman emportera tout à lheure
: on est à lécole publique, Madame, tout est fourni.
Maman Manon est verte de rage. Sûr, lannée prochaine,
Manon ira dans le privé. Une concurrente de moins
Les "petits", ceux qui sont nés en décembre
pleurent tous comme des veaux. Bien fait. La vôtre est hilare,
mais vous demande, soudain inquiète : pourquoi ils pleurent,
les autres ? Comment lui expliquer la peur de la séparation,
alors quelle est gardée depuis lâge de 3
mois ? Comment lui dire que tout nest pas rose à lécole,
quil y a des élèves méchants, des profs
parfois stupides, et quelle en prend pour 20 ans, au bas mot
? Vous préférez lui chuchoter dans loreille "Parce
que ce sont des bébés" et rigoler avec elle dun
air complice. Et puis vous la quittez dun bisou, et en lui jetant
un dernier regard, à elle et à son jeans trop court,
son vieux sac Buzz léclair (contenant son doudou) et
son serre-tête rose, vous ne pouvez vous empêcher dêtre
si fière delle
M vous vous étiez pourtant juré de ne pas pleurer
!