C’était
en 1986 et je tétais encore ma mère… Mais, je
peux tout de même en parler. Les Smiths sortaient le séminal
The queen is dead et se séparaient peu après (en 87),
comme chacun sait. Aujourd’hui, difficile de ne pas ouvrir un
canard un tant soit peu "rock/pop" sans voir cité
ce groupe de Manchester dont la musique n’avait d’égale
que la ferveur… Au moins un groupe sur cinq se réclame
de l’héritage romantique et aristo du duo Morrissey/Marr.
Bloc Party, Pete Doherty, Elefant, Pretty Girls Make Grave (qui tirent
leur nom d’une chanson des Smiths), The Rakes, We Are Scientists,
The Dears, Oasis, The Killers, Belle And Sebastian… Aussi divers
soient ces groupes, ils ont un dénominateur commun et il se
nomme The Smiths. Tous essayent, plus ou moins bien, d’égaler
l’épanchement lyrique qu’exsudait la voix de Morrissey
sur ces joyaux de pop ligne claire qu’étaient, et resteront
à jamais, This charming man, Last night I dreamt that somebody
loved me, Pretty girls make grave, How soon is now ?, There is a light
that never goes out…
Morrissey ? Oh ! Celui-là, on le voit. Aux dernières
nouvelles, il aurait trouvé l’amour à Rome, et
plus généralement une certaine joie de vivre. Le gros
mot. Joie de vivre ? Manquerait plus qu’il se mette à
la musculation et aux U.V. Malgré tout, son dernier opus est
plutôt bon. Enfin, il divise, comme toujours. Mais, c’est
plutôt bon. Notre homme aurait même croisé le chemin
de quelques figures tutélaires tels que Morricone ou Visconti,
deux grands manitous de la pop.
Morrisey, d’accord… Mais Johnny Marr ? Beaucoup moins
cité en exemple. A part peut-être par Doherty et Gallagher.
Et encore. Marr, depuis la séparation des Smiths, a effectué
un travail de sape édifiant. The The, Oasis, Jane Birkin, The
Healers (son dernier projet de groupe plus ou moins convaincant) et
tant d’autres. Mais, le gars reste discret. Attachant et discret.
Il reste ce guitariste fabuleux qui alignait des arpèges graciles
et névrosés comme autant de rampes de lancement à
la voix grandiloquente de Morrissey.
Autant influencé par Keith Richards que par les traditionnels
africains (This charming man en est un exemple ostentatoire), son
jeu de guitare était l’ultime contrepoint au chant affecté
de son acolyte, et en a bouleversé plus d’un (parmi lesquels
votre serviteur). Les singles se succédèrent à
un rythme infernal, tels les Beatles, tutoyant à chaque fois
les cimes et repoussant constamment leur hauteur. Jusqu’à
la brisure. Nette. Un gâchis, diront les fanatiques, une fin
inévitable et prévisible, rétorqueront les plus
sensés.
Comme… Comme The Libertines, tiens ! Le dernier grand Waterloo
de la pop. Ou les Beatles. Inexorable ? Carl Barât et Johnny
Marr, des talents gâchés ? On ne sait plus trop. Le plus
important dans tout cela, c’est que tous les Marr/Morrissey,
les Lennon/McCartney ou les Doherty/Barât du monde -malgré
les grands déboires, les outrages et les injustices corollaires
- ont donné envi à des générations entières
de croire très fort qu’une simple chanson pop puisse
changer le monde. Un idéal. En toc, peut-être, mais un
idéal quand même.
Voilà ce qu’ont été les Smiths (puisqu'il
en est question ici) à mes yeux, même si je n’ai
sans doute rien connu de tel… Enfin, peut-être m’en
étais-je un peu rapproché de cet idéal de vie,
grâce aux Libertines. Quoiqu’à trop vouloir s’en
rapprocher, on s’en est brûlé les ailes, et une
partie de notre insouciance aussi… Comme avec les Smiths, quoi.