LES RAVAGES
DU SUDOKU
Chronique du 31 janvier 2006
20
300 000 occurrences en 0,06 secondes : c'est le score enviable qu'affichera
le moteur de recherche Google s'il vous prend la fantaisie d'y taper
"sudoku". Plus de vingt millions de réponses pour
un mot dont la quasi-totalité des Français ignorait
l'existence il y a six mois… Et encore faudrait-il, pour mieux
décrire l'invasion, parler des piles d'ouvrages qui encombrent
les librairies ou des grilles qui sont entrées en force dans
nos journaux et magazines !
Il suffit d’ailleurs de prendre les transports en commun matin
et soir pour mesurer l'ampleur de l'épidémie (voire
de la pandémie, puisque je me suis laissé dire que peu
de territoires de par le monde résistaient encore à
la contagion). Le spectacle de ces hordes d'employé(e)s de
bureaux tout entiers absorbés dans le remplissage de grilles
vierges par des chiffres méticuleusement choisis y est proprement
surréaliste. Comme un prolongement stakhanoviste à leur
labeur rémunéré, ils semblent incapables de résister
au plaisir vain de cette frénétique activité.
Le phénomène est d'autant plus désolant qu'il
vient se substituer à une activité déjà
passablement ridicule qui consistait à remplir patiemment les
mêmes grilles (ou presque) à l'aide de lettres. La belle
affaire que celle de reconstituer, dans le sens des flèches,
des mots courants, toujours les mêmes, à l'aide de synonymes
que l'on vous souffle à l'oreille. Qualifiée sans rire
de "sport cérébral", cette activité
du moins permettait d'entretenir son vocabulaire et de surveiller
discrètement l'apparition des premiers symptômes de la
maladie d'Alzheimer ("Fromage de Normandie en 9 lettres…
heu… Réverbère !?").
Rien de tel avec le sudoku. Aucun autre intérêt que celui
de remplir l'une après l'autre ces grilles froides, passer
à la suivante quand la précédente est épuisée
et ainsi de suite jusqu'à ce que surgisse de nulle part la
station ou la gare où l'on doit descendre… Du temps consacré
à cette activité, rien ne subsiste. Ni connaissance
acquise, ni intelligence du monde, ni joie, ni peine... Nul autre
satisfaction que celle d'avoir complété un formulaire
sans erreur. Un de plus. On aura seulement tué le temps…
Et à y regarder de plus près, c'est bien là le
plus triste de l'affaire. Qu'autant d'hommes et de femmes renoncent
tranquillement à utiliser leur cerveau plus utilement pour
eux-mêmes. Qu'autant d'hommes et de femmes acceptent de ne plus
penser, de ne plus lire, de ne plus écouter de musique, de
se couper du monde réel et de toute réflexion sur la
façon dont il tourne fait froid dans le dos. "Laissez
nos grilles de sudoku nous anesthésier en paix" semblent
réclamer en choeur les adeptes du nouveau dieu de la vacuité
mentale.
Et le fait est que ce nouveau dieu est puissant. Au point d’avoir
supplanté ses concurrents… avant d’être un
jour détrôné à son tour par plus inutile
que lui. Si ses règles ne sont pas encore connues, je propose
que l’on commence à réfléchir au nom de
ce successeur. J’ai même une proposition : sédékon.
Qui dit mieux ?