Traduit du brésilien
par Michel Berveiller et Pierre Hourcade
Folio - 370 pages
Le
6 août dernier, Jorge Amado, un écrivain majeur
s'est éteint dans une indifférence générale
tout à fait injuste. Né à Ferradas (Brésil)
en 1912 dans une plantation de cacao du sud de lEtat de
Bahia, Jorge Amado sera marqué à vie par la rudesse
de cette terre de violence que les planteurs se disputent les
armes à la main. Autodidacte, il publie son premier roman,
Le Pays du Carnaval, en 1931 alors quil na que 19
ans, et lannée suivante Cacao qui en fait lun
des écrivains les plus populaires de son pays. Une vie
entièrement vouée à lécriture
et aux préoccupations des plus humbles ont fait de Jorge
Amado un écrivain couvert de récompenses et traduit
en plus de cinquante langues. Parmi ses ouvrages les plus marquants,
on citera Tocaia Grande, Yansan des orages, Dona Flor et ses
deux Maris et bien sûr Bahia de tous les Saints paru en
1938.
Déjà écrivain de grand renom, mais aussi
militant, puis brièvement député communiste,
Jorge Amado est, à l'époque où il publie
Bahia de tous les Saints, totalement immergé dans la
vie politique de son pays. C'est cette dualité (romancier
et militant) que l'on retrouve dans ce roman à deux faces.
La plus grande partie du livre nous entraîne dans le Bahia
des années 30 où commencent et se terminent les
tribulations d'Antonio Balduino, nègre des bidonvilles
du morne Châtre-Nègre. Orphelin élevé
par sa tante Louise, Baldo aura l'enfance et la jeunesse à
la fois libre et misérable des indigents tenus à
l'écart de la grande ville :
« Il aidait la vieille Louise à faire le mumgunsa
et la bouillie de manioc fermenté quelle allait
vendre le soir sur le Terreiro. Il lavait le chaudron, il apportait
les ustensiles, il savait tout faire sauf râper le coco.
Au début les autres enfants se payaient sa tête
et lappelaient le cuisinier, mais du jour où Antonio
Balduino ouvrit la tête de Zébédée
dun coup de pierre, ils ninsistèrent pas.
Cette fois-là il reçut une volée de sa
tante, et il ne parvint pas à comprendre pourquoi. Mais
il pardonnait vite à la vieille les rossées quelle
lui administrait. Du reste, les coups de martinet ne lattrapaient
pas souvent, car il était très leste et il glissait
comme un poisson entre les mains de sa tante pour se dérober
au fouet. Cétait même devenu un divertissement,
un exercice dont il sortait souvent vainqueur et tout riant
de sen être tiré, somme toute, à bon
compte. Et tout cela nempêchait pas sa tante Louise
de dire : - Cest lui, lhomme de la maison. »
Tour à tour, petit mendiant, chef de bande, inventeur
de sambas, boxeur, employé dans les champs de tabac ou
lutteur de cirque, Baldo traîne sa vie dans un Brésil
qui mêle l'extrême violence sociale et l'amitié
indéfectible de quelques laissés pour comptes,
ses frères de misère. Or ici, la misère
est décrite sans apitoiement mais avec un réalisme
cru qui ne laisse aucune place à un quelconque romantisme
rétrospectif.
Et puis, l'âge et les responsabilités venant, la
cigale devient fourmi et Balduino, devenu docker se trouve entraîné
dans une grève dure qui s'étend et paralyse rapidement
l'ensemble de la ville (électricité, tramway,
boulangeries...).
"Lhomme au pardessus sest levé au milieu
du bar. Il interpelle un ouvrier :
- Pourquoi faites-vous la grève ?
- Pour améliorer les salaires.
- Mais de quoi avez-vous besoin ?
- Ben, dargent
- Vous voulez donc être riches vous aussi ?
Louvrier ne sait que répondre. À vrai dire
il na jamais pensé être riche. Ce quil
voudrait cest un peu dargent pour que sa femme ne
réclame plus tant, pour payer le médecin, pour
acheter un autre habit que celui quil porte et qui est
usé jusquà la corde."
Le roman de la liberté se transforme alors en roman de
la lutte des classes et de l'éveil de Baldo à
la politique. Et lon ne peut sempêcher de
mettre en parallèle la déchéance de Lindinalva,
fille de grand bourgeois (et amour impossible et platonique
dAntonio), tombée dans la déchéance
puis dans la misère et le degré le plus sordide
de la prostitution, avec le prolétariat Bahianais humilié,
affamé qui découvre la grève et son pouvoir
collectif face à la toute puissance supposée des
maîtres de la ville.
Un grand roman qui nous fait découvrir lunivers
de Jorge Amado et laisse entrevoir ce que seront ses grands
romans à venir, ceux dans lesquels dautres Antonio
Balduino nous feront rencontrer et comprendre le Brésil
rural et le Brésil des petites gens, tellement étrangers
aux clichés cariocas des voyages.