Deux
histoires d’amour et de manque d’amour sur fond d’introspection
obsessionnelle. Entre la narratrice tout à fait dépressive
et le lecteur tout à fait consterné, c’est l’osmose
: même sentiment de vide et de manque, et même absence
de plaisir.
Rendez-vous est, bien entendu, une chronique autobiographique sexuelle
et sentimentale. Christine Angot y décrit minutieusement deux
aventures récentes, avec, d’une part, un banquier, et,
de l’autre, un comédien. Le banquier, très riche,
très cynique et manipulateur, incarne la figure honnie du grand
bourgeois ; le comédien, lui, génial et forcément
profond puisque c’est un lecteur passionné de Angot,
incarne la figure aimée de l’artiste sensible. Le récit
est entrecoupé de nombreuses évocations qui puisent
dans l’éventail de ses expériences passées
: le père, le mari, l’après-mari, les hommes de
passage, l’amante. Angot compare les démérites
des uns et des autres. Sa conclusion ? Dans le fond, allez, personne
n’a su la comprendre vraiment ; elle est avant tout la victime
de ses mauvais choix. Il y a bien le comédien, qui pourrait
donner un sens à sa vie, mais donner un sens à la vie
de Christine Angot ne fait pas du tout partie des projets du comédien.
Voilà voilà. D’ailleurs c’est elle-même
qui l’écrit : "Ca ne raconte rien, c’est des
toutes petites choses, des petits trucs infimes, il ne se passe rien."
Avec Rendez-vous, Christine Angot repousse les limites de l’autobiographie,
en optant pour l’écriture instantanée, sur le
vif. Ces deux histoires d’amour principales, qui ont pris place
l’année dernière, elle les relate scène
par scène, soir après soir, en temps réel. Elle
exploite l’expérience à fond, sur scène,
en lisant avec le comédien des extraits du texte qu’elle
écrit au fur et à mesure, et qui retracent l’évolution
de leur relation. Les différents temps du roman se fondent
en un seul : le présent de l’écriture.
Reconnaissons toutefois une qualité à ce texte insipide
: la capacité d’Angot à livrer sa souffrance sans
aucune pudeur reflète un certain courage. Son autoportrait
en quinquagénaire esseulée n’a rien de reluisant.
Elle pleure tout le temps, d’abord : dans les ascenseurs, dans
les taxis, à table devant sa fille. Avec les hommes, elle reçoit
des gifles, physiques et morales. Elle passe son temps dans les cafés
à attendre une phrase rassurante d’un type qui ne l’aime
pas. Elle passe son temps près du téléphone à
attendre un appel rassurant d’un type qui ne l’aime pas.
Angoissée, elle téléphone à des amis pour
leur dire qu’elle va très mal ; elle voit son psy pour
lui dire qu’elle va très mal. Et c’est vrai qu’elle
va très mal. Qui nous permet de juger sur le fond ? Mais c’est
Christine Angot, bien sûr : elle nous parle d’elle en
termes cliniques et psychanalytiques, de ses absences d’orgasme,
de son mal de dos, de ses relations sexuelles avec son père,
de ses peurs, de son incapacité à aimer et à
être aimée ; elle fait de nous des voyeurs. Et puis que
voulez-vous qu’on fasse d’autre, en lisant un roman de
Christine Angot ? On n’est quand même pas là pour
le plaisir des mots, non ? Ou pour une approche originale, drôle
ou décalée de la réalité, pour l’ouverture
sur le monde ? Ou pour la beauté des êtres et des choses
?
En fait, ce qui ressort avant toute chose de ce roman, c’est
le vide absolu d’une vie passée dans l’observation
de soi. L’enfer de Christine Angot, contrairement à ce
qu’elle croit, ce n’est ni l’attente ni le manque
qu’implique une histoire d’amour : c’est la fascination
aveuglante qu’elle exerce sur elle-même. Une fois que
le lecteur a découvert ceci, sa satisfaction laisse vite place
à une immense lassitude ; d’autant que le récit
se contente de décrire, et ne contient aucune réflexion
générale, aucune idée. Vous me direz, une idée,
ça ouvre sur l’expérience humaine en général,
c’est déjà trop vaste ; ici, on fait uniquement
dans le cas particulier. Le lecteur étouffe ; il n’y
a que Christine Angot pour ne pas se lasser du sujet.
Au niveau de la langue, point de compensation. La langue de la narration,
avec sa syntaxe désarticulée et son vocabulaire réduit
à néant, est consternante. Les dialogues, parce qu’ils
se veulent une retranscription directe de l’oralité,
le sont plus encore. Le choix d’une langue épurée,
visant à dire la vie, et justement le vide de la vie, sous
sa forme brute, n’atteint pas son but : ici, la banalité
des formulations confine à l’impuissance d’expression.
Seul point remarquable : l’emploi hypertrophique de l’imparfait.
Le passé simple, temps du roman bourgeois par excellence, est
banni au profit de l’imparfait, temps de l’éternel
recommencement. Et n’est-ce pas justement ça, un roman
de Christine Angot : un éternel recommencement, dans l’inconscience
totale des limites du genre ?