Traduit de l’allemand (Autriche)
par Claude Porcell
Gallimard - 119 pages
Thomas
Bernhard, l’Irréductible. Ce texte inédit
de Thomas Bernhard écrit à la fin des années
70, ajoute une pierre au cône d’écriture
de l’auteur, à son architecture de pensée
et de langage.
Qu’en est-il de l’histoire ? Un homme - Koller -,
aspiré par une œuvre essentielle, fondamentale :
écrire un Essai sur les Mange-pas-cher, intitulé
les Mange-pas-cher et faisant appel à une science précise,
la physiognomonie, nous convie à la table de son cerveau
pour assister à la maturation de son œuvre.
Le livre s’ouvre sur les pas du héros, qui soudainement
au lieu d’aller "vers le vieux frêne",
va prendre le chemin du "vieux chêne". Question
de choix, d’un moment où l’on se tourne vers
une voie plutôt qu’une autre, instant de la décision
qui fait basculer une vie.
Ainsi Thomas Bernhard : comment décide-t-on un jour d’écrire,
comment met-on sa vie au service d’une œuvre absolue,
de compositions toujours plus rigoureuses, poussant ses lecteurs
vers des efforts d’intelligence et repoussant, livre après
livre, les limites du supportable en matière de style
pour finalement nous faire pénétrer dans la folie
du monde ? Comment décide-t-on un jour de ne plus suivre
le chemin traditionnel, de "partir dans le sens opposé"
- un des thèmes récurrents de l’auteur -,
de prendre le langage à bras le corps et de le creuser
jusqu’à ce qu’il cède et offre sa
vérité ?
Œuvre après œuvre, et qu’importe la narration
pour cet auteur qui disait en vouloir abattre le moindre relief,
Thomas Bernhard impose à ses lecteurs un engagement total
vers un monde sans hypocrisie, sans artifice, sans faiblesse,
un monde implacable - le monde réel - où l’intelligence
et le raisonnement, où l’existence "au degré
de difficulté le plus haut", conduisent à
rester en alerte, en opposition face à celui "qui
cède à la masse, et ne serait-ce que sur un seul
point, [qui] renonce à lui-même…".
Dans ses détours à perpétuité de
la langue, dans ses répétitions en apnée,
dans ses mises en abymes vertigineux, Thomas Bernhard ouvre
l’une après l’autre les portes de nos perceptions
et de notre entendement. "Le patrimoine de l’esprit",
celui qu’il ne cesse de faire fructifier et de nous offrir,
constitue pour l’auteur le moyen par excellence de parvenir
à entendre et voir la réalité.
Si l’on retrouve dans Les Mange-pas-cher les thèmes
de l’œuvre autobiographique de l’auteur : enfant
sans père, nœud gordien de l’origine, mythologie
familiale, résistance aux régimes totalitaires,
on assiste aussi à une nouvelle et exceptionnelle variation
de ce que Thomas Bernhard intitulait les productions de "mon
cerveau dans le cerveau de mon cerveau".
Et si l’on refuse d’être écrasé,
anéanti par le discours commun, par les épouvantails
démagogiques et alarmistes (et comme ils sont nombreux
et variés aujourd’hui à se dresser sur notre
route !), par la paresse et la facilité de l’esprit,
si l’on a le courage de prendre le "chemin opposé",
d’intensifier sa pensée, de heurter de front absolument
toute tentative d’entrave à notre liberté
de pensée, alors nous cesserons de nous contenter de
la part congrue de l’existence, et alors nous pourrons
répéter, à l’infini : "je ne
feins pas d’exister, j’existe".