Un
jeune auteur de 30 ans nous fait revisiter avec talent le sort
des immigrés qui quittent un monde pour en aborder un
autre. Emouvant et sans prétention.
Vous vous souvenez peut-être des nouvelles d’Isaac
Bashevis Singer (qui obtint le prix Nobel de littérature)
? Singer y décrivait la vie des juifs en Pologne, dans
les petits villages comme à Varsovie ou à Cracovie.
Il décrivait également l’existence des juifs
européens en Amérique.
Autrement dit, il parlait de ce qu’il connaissait, de
ce qui faisait partie de son parcours dans la vie. Et d’une
vision de son infiniment proche, il atteignait - O miracle du
livre - à l’Universel.
Eh bien, David Bezmozgis a retenu la leçon. Avec Natasha
et autres histoires, il a publié un recueil de nouvelles
qui retrace son histoire, selon un itinéraire que nombre
d’écrivains devraient emprunter.
Ces sept nouvelles ont les mêmes personnages pour fil
conducteur. On suit, de leur installation au Canada au moment
où Mark, le narrateur, devient un jeune homme, l’histoire
de la famille Berman, des juifs lituaniens fuyant l’Union
Soviétique en 1980 pour s’installer à Toronto,
Canada.
Famille attachante, où la mère est la première
à s’intégrer mais aussi la première
à faire une dépression nerveuse. Où le
père travaille dans une usine de barres chocolatées
et essaye d’ouvrir un cabinet de masseur, tout en regrettant,
sans le dire, le poste à responsabilité qu’il
exerçait en Lituanie.
Le fils Mark, de petit garçon à jeune homme qui
cherche sa voie, tout en passant par le stade de l’adolescent
dealer de drogue et amoureux, est un personnage qui permet l’identification.
Nous comprenons ses tourments.
L’itinéraire emprunté par Bezmozgis est
le suivant : il s’inspire de ce qui est réellement
arrivé à sa famille (son père est vraiment
masseur à Toronto) mais il en fait de la fiction. C’est-à-dire
qu’à partir du réel, il bâtit de l’imaginaire.
Chacune de ces histoires nous touche parce qu’elle fait
appel à des sentiments profonds. Quand on y réfléchit,
les immigrés ne sont pas ces salauds qui veulent manger
le pain des autochtones mais des êtres coupés de
leurs racines, vivant dans l’espoir d’un monde meilleur
et leurs déboires rappellent les films de Chaplin.
Citons, par exemple, l’histoire de Tapka, petit chien
amené par un couple d’immigrés de Russie
au Canada. Le narrateur et sa cousine (6 et 8 ans) vont le chercher
chaque jour pour le promener autour du pâté de
maison jusqu’au jour où Tapka leur échappe.
Or Tapka est considéré par le couple d’immigrés
comme un enfant, la chair de leur chair qui donne un sens à
leur vie…
Ces sept nouvelles sont servies par un style d’une simplicité
et d’une limpidité confondante. À n’en
pas douter, Bezmozgis est l’ennemi de la boursouflure
et du pathos. Il vous prend d’autant plus aux tripes.