Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Raymond Girard
Folio - 506 pages
Si
l’on reprend la genèse de ce livre tel qu’il nous
est décrit dans le
film de Bennett Miller, Truman Capote va pendant 6 ans être
enquêteur puis partie prenante de ce fait-divers. Si les causes
de son implication ne sont pas toujours claires, son "roman de
non-fiction" naîtra de ce cas étrange où
l’auteur côtoie ses personnages et, par ses actes et non
son imagination, influe sur leur destin.
De sang froid ou la généalogie d’un crime. Au-delà
du fait-divers sanglant, le travail d’écriture révèle
les mécanismes d’une tragédie qui emprunte son
développement aux règles mêmes de la tragédie
antique : le destin, le fatum des Anciens, va faire 6 victimes : une
famille de fermiers et deux "petits" voyous.
De facture classique, le livre suit une présentation chronologique
de l’affaire. Une première partie d’exposition
: les personnages dans leur environnement, leur histoire… Tout
d’abord, la dernière journée de la famille Clutter,
sa vie bien réglée au milieu de la communauté
rurale dont elle est l’un des piliers. Seule ombre à
ce tableau où le conformisme est roi, la dépression
nerveuse chronique de Madame Clutter… Puis, entrent en scène
les deux malfrats sans envergure qui seront l’instrument du
destin. Leur passé criminel se résume à des condamnations
pour vols et ils se sont rencontrés dans un pénitencier
du Kansas.
Le contraste est important entre la vie de la famille Clutter que
l’on vient de nous décrire et celle de leurs deux assassins.
Si Dick Hickock est l’image même du paumé, instable,
inconscient de la frontière entre le bien et le mal, avec son
comparse Perry Smith, l’auteur nous fait très vite comprendre
que là nous avons affaire à une personnalité
beaucoup plus complexe et marquée par une histoire familiale
des plus lourdes. Métis d’Indienne et d’Irlandais,
famille désunie de quatre enfants, dont deux suicidés
et un futur condamné à mort. La seule fille, "rescapée"
de cette saga, est obligée de plonger dans le conformisme le
plus fort pour se sauver. Les personnages de la tragédie sont
campés, la fatalité dont ils seront l’instrument
en marche…
Suivront le meurtre de la famille Clutter, l’enquête policière,
la dérive des deux assassins pendant leur cavale, puis leur
arrestation et enfin leur procès. Là aussi, la description
des faits nous permet de cerner la personnalité et les ressorts
intimes qui ont conduit jusqu’au crime que rien objectivement
ne justifie. Enfin, le couloir de la mort et la pendaison pour les
meurtriers et la vie qui reprend son cours pour la communauté
d’origine de la famille Clutter.
De sang froid n’est pas un roman policier. L’objectif
de Truman Capote n’est pas de nous faire palpiter au récit
d’un crime, auquel cas un long article dans la revue The New
Yorker, comme prévu initialement aurait suffi. Il a très
vite senti que ce crime dépassait le cadre étroit d’un
fait-divers et posait une grande question : qu’est-ce qu’un
criminel ? Il n’a pas de réponse mais, sans aucune complaisance
pour le crime, il aura pour les criminels un sentiment de pitié
et peu d’estime pour la réponse de la société
aux méfaits de personnalités malades, d’autant
qu’elle a sa part de responsabilité dans ces déviances.