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     LiVReS
 
L’ADVERSAIRE
 Emmanuel CARRERE
 
POL - 222 pages
Roman, récit, enquête ? Difficile de qualifier le livre d’Emmanuel Carrère paru il y a deux ans. Une chose est certaine en tout cas : il s’agit bien d’une œuvre littéraire à part entière. Style, mode narratif, construction, tout concourt à plonger le lecteur dans la vie, l’intimité, la psychologie, le malaise de Jean-Claude Romand, héros tragique de ce fait divers qui défraya la chronique en 1993.

Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme, ses enfants, ses parents, puis tenté de se suicider. L’enquête a révélé qu’il n’était pas médecin comme il le prétendait et, chose plus difficile encore à croire, qu’il n’était rien d’autre. Il mentait depuis 19 ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près d’être découvert, il a préféré supprimer ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été condamné à la réclusion criminelle à perpétuité.

Fasciné par cette incroyable histoire, Emmanuel Carrère a contacté Jean-Claude Romand en prison puis a suivi son procès et, enfin, a entreprit de reconstituer le parcours de cet homme ordinaire qui, un jour, a bifurqué pour un monde de solitude, d’imposture et de mensonge. Il a imaginé ce qui tournait dans sa tête au long des heures vides, sans projet ni témoin, qu’il était supposé passer à son travail et qu’il passait en réalité sur des parkings d’autoroute ou dans les forêts du Jura.

Il a essayé, surtout, de comprendre ce qui, dans cette expérience humaine aussi extrême, l’a touché de si près et touche forcément chacun d’entre nous. Se plonger dans L’adversaire, c’est entrer en empathie avec un personnage dont l’on sait que c’est un monstre en sommeil. Un personnage dont on comprend pourtant chacun des actes, chacune des pensées. Un personnage dont on se dit qu’il aurait fallut peu de choses pour qu’à un moment ou à un autre de notre existence on bascule comme lui de l’autre côté de la réalité.

Mais se plonger dans L’adversaire, c’est surtout accepter qu’au fil des heures de lecture un malaise profond s’empare de nous. Insidieusement, inexorablement, la prose d’Emmanuel Carrère fait son chemin dans notre esprit jusqu’à nous faire ressentir physiquement la sorte de dégoût de soi-même que Jean-Claude Romand a dû ressentir. L’adversaire est un grand livre. De ceux qui marquent durablement.


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Septembre 2002
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