Roman,
récit, enquête ? Difficile de qualifier le livre
dEmmanuel Carrère paru il y a deux ans. Une chose
est certaine en tout cas : il sagit bien dune uvre
littéraire à part entière. Style, mode
narratif, construction, tout concourt à plonger le lecteur
dans la vie, lintimité, la psychologie, le malaise
de Jean-Claude Romand, héros tragique de ce fait divers
qui défraya la chronique en 1993.
Le 9 janvier 1993, Jean-Claude Romand a tué sa femme,
ses enfants, ses parents, puis tenté de se suicider.
Lenquête a révélé quil
nétait pas médecin comme il le prétendait
et, chose plus difficile encore à croire, quil
nétait rien dautre. Il mentait depuis 19
ans, et ce mensonge ne recouvrait rien. Près dêtre
découvert, il a préféré supprimer
ceux dont il ne pouvait supporter le regard. Il a été
condamné à la réclusion criminelle à
perpétuité.
Fasciné par cette incroyable histoire, Emmanuel Carrère
a contacté Jean-Claude Romand en prison puis a suivi
son procès et, enfin, a entreprit de reconstituer le
parcours de cet homme ordinaire qui, un jour, a bifurqué
pour un monde de solitude, dimposture et de mensonge.
Il a imaginé ce qui tournait dans sa tête au long
des heures vides, sans projet ni témoin, quil était
supposé passer à son travail et quil passait
en réalité sur des parkings dautoroute ou
dans les forêts du Jura.
Il a essayé, surtout, de comprendre ce qui, dans cette
expérience humaine aussi extrême, la touché
de si près et touche forcément chacun dentre
nous. Se plonger dans Ladversaire, cest entrer en
empathie avec un personnage dont lon sait que cest
un monstre en sommeil. Un personnage dont on comprend pourtant
chacun des actes, chacune des pensées. Un personnage
dont on se dit quil aurait fallut peu de choses pour quà
un moment ou à un autre de notre existence on bascule
comme lui de lautre côté de la réalité.
Mais se plonger dans Ladversaire, cest surtout accepter
quau fil des heures de lecture un malaise profond sempare
de nous. Insidieusement, inexorablement, la prose dEmmanuel
Carrère fait son chemin dans notre esprit jusquà
nous faire ressentir physiquement la sorte de dégoût
de soi-même que Jean-Claude Romand a dû ressentir.
Ladversaire est un grand livre. De ceux qui marquent durablement.