AME
HUMAINE
Rien n’est blanc, rien n’est noir, tout est gris
donc humain, pour le meilleur et pour le pire. Philippe Claudel
signe un très beau roman, poignant et dense.
La guerre de 14-18, à la fois si lointaine et si présente
dans notre mémoire collective, sert de toile de fond
aux Ames grises, le nouveau roman de Philippe Claudel. Mais
de toile de fond seulement, même si le cœur des
événements rapportés trouve son origine
en 1917, dans une petite ville qui n'est jamais nommée,
mais que l'on sait proche de V. et tout près de la
ligne de front.
On entend le canon tonner nuit et jour. L'hôpital militaire
s'active sans discontinuer à recoudre, amputer, soigner
ou achever des blessés qui affluent sans répit.
La rue principale voit passer d'interminables colonnes de
troupes fraîches qui montent au front. Bref, la guerre
est omniprésente, mais la petite ville continue à
vivre, ses commerces à prospérer et son tribunal
à condamner…
C'est donc là que la petite Belle de jour, 10 ans
à peine, est retrouvée étranglée,
un matin glacé de décembre, près du canal.
Cet événement fait grand bruit dans les environs
et offre au narrateur, le représentant local des forces
de police, l'occasion de dresser le tableau d'une époque.
Car, sous couvert d'enquête, Les âmes grises
n'a rien d'un roman policier. Si la vérité est
recherchée, c'est avant tout celle des mentalités
et des comportements des femmes et des hommes qui vécurent
ces temps troublés. Le procureur, raide comme la justice,
mais bien solitaire depuis la mort de sa jeune épouse
; la belle institutrice au mystère insondable ; le
médecin des pauvres ; la femme du narrateur…
Sous la plume précise et talentueuse de Philippe Claudel,
les personnages apparaissent, demeurent ou disparaissent tour
à tour, amenés dans cette petite ville ou emportés
loin d'elle par des forces qui les dépassent. Rien
n'est tout blanc, rien n'est tout noir, mais tout est gris,
tout est humain, pour le meilleur et pour le pire. À
coup de portraits brossés avec un humanisme détaché,
jamais dupe, mais jamais cynique non plus, c'est sa propre
histoire que le narrateur nous dévoile en creux, sa
propre vie et finalement son terrible secret.
Car, plus que les rebondissements d'une histoire sans grande
surprise, c'est le style narratif de l'auteur qui mérite
attention. Sa construction rigoureuse, dissimulée sous
d'innombrables histoires parallèles et digressions,
ne fait que renforcer le pouvoir d'attraction de ce récit
poignant et dense.
Les âmes grises vient de recevoir le prix Renaudot,
mais cette distinction ne doit pas dissuader le lecteur curieux.
Les jurys littéraires ne se trompent pas toujours.
Avec ce roman de Philippe Claudel, ils ont récompensé
une belle âme.
Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Novembre 2003
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