Lorsque
Thomas Fontaine quitte les ors de la République pour s’établir
dans l’Entre-Deux-Mers, presqu’île séparant
la Dordogne de la Garonne, il cherche la quiétude d’un
pays reculé loin des affaires de la capitale. Sa vie ressemble
alors à un petit désastre personnel : sa femme l’a
quittée pour un autre homme moins ennuyeux, sa carrière
dans le cabinet ministériel de Raymond Tailleferre s’achève
sur le goût amer d’un scandale financier prêt à
éclater. À Saint-Aulaire, petite bourgade à quelques
kilomètres de son Bordeaux natal, il espère trouver
un peu de repos et d’oublie. En faisant la connaissance de Rosalie,
septuagénaire haute en couleur, puis d’Alma, adolescente
qu’il verra pousser tout au long des cinq premières années
de sa villégiature, il semble avoir retrouvé un peu
de cette stabilité. Mais derrière les murs de la ville
fortifiée, se prépare un drame que rien ne laissait
soupçonner. À moins qu’en fouillant un peu dans
le passé…
Autant le dire tout de suite, Garonne amère débute un
peu comme le téléfilm d’un vendredi soir du service
public. Ambiance bucolique, paysages du bordelais, personnage principal
porteur d’un passé lourd remontant à la source,
personnages secondaires à la psychologie marquante construits
pour marquer le lecteur, plantage architectural du décor, on
verrait presque sur ce premier chapitre défiler en surimpression
le générique d’un gentil 90 minutes formaté
familial avec le petit T de Télérama encourageant l’imposé
à la redevance à se pencher un peu sur son investissement
contribuable dans les canaux hertziens. Sans doute, le travail de
Philippe Cougrand comme scénariste pour la télévision
est-il pour quelque chose dans cette installation assez convenue,
le titre à lui seul laissant entrevoir ce qui peut bien se
cacher derrière la surface chocolatée du fleuve Garonne
Seulement Cougrand est un architecte plutôt talentueux qui sait
se servir des outils scénaristiques précités.
Rapidement, Garonne amère prend une tangente inattendue et
plonge dans l’abîme. En faisant remonter à la surface
l’histoire, narrée tant de fois, du petit village tranquille
d’où surgissent les fantômes du passé, Cougrand
livre sa version de l’Uranus de Marcel Aymé, sans édulcorant
ni grande tirade. Saint-Aulaire, village pseudonyme ô combien
représentatif, vit selon les règles taiseuses d’un
entassement de haines qui toutes trouvent leurs origines dans l’époque
faste d’une fin de seconde guerre mondiale où les pires
comme les héros ont consumé leurs idéaux sur
le bûcher des vanités. Résistants vengeurs ou
collabo revernis, l’époque était autre comme le
voudrait l’argument populaire de ceux qui ne veulent plus faire
le tri après que De Gaulle y ait mis bon ordre en décidant,
pour la paix nationale, de rassembler la France. Saint-Aulaire a tondu
ses femmes infidèles et humilié ses boucs émissaires,
comme tant d’autres bleds, lavant ainsi les plaies du moment
et la mémoire collective de la résignation. Et puis,
a tout enterré, comme si quelqu’un avait dit : "Voilà,
ca, c’est fait !"
Mais il reste les vivants. Ceux qui ne disent rien, comme ceux que
le silence étouffe. En créant ce personnage de vengeur
sanguinaire qui abat son poing et sa hache sur un Saint-Aulaire trop
blanc après 60 années de tranquillité, Cougrand
s’amuse d’un jeu de miroirs qu’il met en scène
avec la seconde intrigue de son roman : la mémoire vivante.
D’un côté le tueur, fruit d’une époque
trouble. De l’autre, le héros, porteur malgré
lui d’une liasse de documents compromettante pour une toute
autre histoire : Tailleferre assis sur la bombe médiatique
d’un financement de campagne des plus mafieux. Dans un cas comme
dans l’autre, la sagesse des malfaisants aurait voulu que l’on
élimine les preuves. Seulement voilà, l’histoire
fait des enfants, et les affaires laissent des traces comme autant
de trophées électriques prêts à mettre
le feu aux poudres. Au vu de son premier roman, Permis de nuire (Nicolas
Philippe - 2001), fictionnant le Ministère de la Culture de
Douste-Blazy, on sait combien cet ancien haut fonctionnaire au cabinet
Trautmann possède de cartouches dans sa besace.
Dans ce mélange parallèle, Garonne amère devient
un petit trésor de littérature policière. Et
Cougrand, un feuilletoniste hors pair, qui découpe son roman
selon les règles de l’art, nous laissant à chaque
fin de chapitre sur un coup de théâtre assoiffant. Alors
on repense à cette introduction à laquelle on reprochait
sa gentillesse télégénique, comme à une
bouffée d’oxygène avant l’apnée.
Quant au happy end attendu après tant de malmenage, il est
à la hauteur, non pas d’un petit écran qui prêche
pour la détente du téléspectateur avant la page
de pub, mais bien du roman noir, celui qui jouit des vies brisées
et du deus ex machina.