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GARONNE AMERE
Philippe COUGRAND

Pleine Page - 320 pages
Lorsque Thomas Fontaine quitte les ors de la République pour s’établir dans l’Entre-Deux-Mers, presqu’île séparant la Dordogne de la Garonne, il cherche la quiétude d’un pays reculé loin des affaires de la capitale. Sa vie ressemble alors à un petit désastre personnel : sa femme l’a quittée pour un autre homme moins ennuyeux, sa carrière dans le cabinet ministériel de Raymond Tailleferre s’achève sur le goût amer d’un scandale financier prêt à éclater. À Saint-Aulaire, petite bourgade à quelques kilomètres de son Bordeaux natal, il espère trouver un peu de repos et d’oublie. En faisant la connaissance de Rosalie, septuagénaire haute en couleur, puis d’Alma, adolescente qu’il verra pousser tout au long des cinq premières années de sa villégiature, il semble avoir retrouvé un peu de cette stabilité. Mais derrière les murs de la ville fortifiée, se prépare un drame que rien ne laissait soupçonner. À moins qu’en fouillant un peu dans le passé…

Autant le dire tout de suite, Garonne amère débute un peu comme le téléfilm d’un vendredi soir du service public. Ambiance bucolique, paysages du bordelais, personnage principal porteur d’un passé lourd remontant à la source, personnages secondaires à la psychologie marquante construits pour marquer le lecteur, plantage architectural du décor, on verrait presque sur ce premier chapitre défiler en surimpression le générique d’un gentil 90 minutes formaté familial avec le petit T de Télérama encourageant l’imposé à la redevance à se pencher un peu sur son investissement contribuable dans les canaux hertziens. Sans doute, le travail de Philippe Cougrand comme scénariste pour la télévision est-il pour quelque chose dans cette installation assez convenue, le titre à lui seul laissant entrevoir ce qui peut bien se cacher derrière la surface chocolatée du fleuve Garonne

Seulement Cougrand est un architecte plutôt talentueux qui sait se servir des outils scénaristiques précités. Rapidement, Garonne amère prend une tangente inattendue et plonge dans l’abîme. En faisant remonter à la surface l’histoire, narrée tant de fois, du petit village tranquille d’où surgissent les fantômes du passé, Cougrand livre sa version de l’Uranus de Marcel Aymé, sans édulcorant ni grande tirade. Saint-Aulaire, village pseudonyme ô combien représentatif, vit selon les règles taiseuses d’un entassement de haines qui toutes trouvent leurs origines dans l’époque faste d’une fin de seconde guerre mondiale où les pires comme les héros ont consumé leurs idéaux sur le bûcher des vanités. Résistants vengeurs ou collabo revernis, l’époque était autre comme le voudrait l’argument populaire de ceux qui ne veulent plus faire le tri après que De Gaulle y ait mis bon ordre en décidant, pour la paix nationale, de rassembler la France. Saint-Aulaire a tondu ses femmes infidèles et humilié ses boucs émissaires, comme tant d’autres bleds, lavant ainsi les plaies du moment et la mémoire collective de la résignation. Et puis, a tout enterré, comme si quelqu’un avait dit : "Voilà, ca, c’est fait !"

Mais il reste les vivants. Ceux qui ne disent rien, comme ceux que le silence étouffe. En créant ce personnage de vengeur sanguinaire qui abat son poing et sa hache sur un Saint-Aulaire trop blanc après 60 années de tranquillité, Cougrand s’amuse d’un jeu de miroirs qu’il met en scène avec la seconde intrigue de son roman : la mémoire vivante. D’un côté le tueur, fruit d’une époque trouble. De l’autre, le héros, porteur malgré lui d’une liasse de documents compromettante pour une toute autre histoire : Tailleferre assis sur la bombe médiatique d’un financement de campagne des plus mafieux. Dans un cas comme dans l’autre, la sagesse des malfaisants aurait voulu que l’on élimine les preuves. Seulement voilà, l’histoire fait des enfants, et les affaires laissent des traces comme autant de trophées électriques prêts à mettre le feu aux poudres. Au vu de son premier roman, Permis de nuire (Nicolas Philippe - 2001), fictionnant le Ministère de la Culture de Douste-Blazy, on sait combien cet ancien haut fonctionnaire au cabinet Trautmann possède de cartouches dans sa besace.

Dans ce mélange parallèle, Garonne amère devient un petit trésor de littérature policière. Et Cougrand, un feuilletoniste hors pair, qui découpe son roman selon les règles de l’art, nous laissant à chaque fin de chapitre sur un coup de théâtre assoiffant. Alors on repense à cette introduction à laquelle on reprochait sa gentillesse télégénique, comme à une bouffée d’oxygène avant l’apnée. Quant au happy end attendu après tant de malmenage, il est à la hauteur, non pas d’un petit écran qui prêche pour la détente du téléspectateur avant la page de pub, mais bien du roman noir, celui qui jouit des vies brisées et du deus ex machina.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Octobre 2006



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