Le
nouveau Daeninckx paraît dans la prestigieuse collection "blanche"
de Gallimard, mais s’avère trop superficiel pour perturber
un tant soit peu la quiétude de la vénérable
maison.
Didier Daeninckx fait partie de ces auteurs qui ont une place à
part dans notre cœur. Auteur militant, il plonge sa plume depuis
plusieurs décennies dans l’actualité, l’Histoire
(grande et petite) et la politique pour nous concocter des nouvelles
et des romans, souvent pertinents, toujours noirs.
Récemment adoubé par Gallimard pour intégrer
"la blanche", il quitte aujourd’hui le polar qui l’a
consacré pour un roman plus traditionnel à l’ambition
affichée : Itinéraire d’un salaud ordinaire. Comprenez
le portrait édifiant d’un fonctionnaire de police dont
la carrière s’étend de 1942 à 1981, de
la collaboration à l’élection de François
Mitterrand.
Un peu de droit, la nécessité de travailler, une police
collaborationniste qui a besoin d’hommes : la carrière
de Clément Duprest est toute tracée. Peu regardant sur
les méthodes, son goût de l’ordre et de la loi
font merveille. Sans haine, mais sans remords, il commence un parcours
de flic obéissant et fidèle. Son efficacité dans
la chasse aux juifs et aux "terroristes" est remarquée
et lui vaut quelques ennuis à la Libération. Mais ayant
pris soin, sur les conseils avisés de son beau-père,
de donner quelques gages aux gaullistes dès début 44,
il échappe à l’épuration et poursuit son
ouvrage pour le compte de la République aux prises, successivement
ou simultanément, avec les communistes, les indépendantistes,
les gauchistes, les socialistes… et les coluchistes !
Catalogue de coups tordus traités avec superficialité,
Itinéraire d’un salaud ordinaire aurait mérité
neuf cents pages denses et documentées. Au lieu de quoi, quarante
années riches en événements sont survolées
au pas de course. Et ce ne sont pas les noms connus que l’on
retrouve généreusement saupoudrés au fil des
pages qui suffisent à faire illusion. Pas plus que le style
exagérément plat et édulcoré d’un
Daeninckx des mauvais jours.
On en vient à se demander si les ors prestigieux de la vénérable
maison de la rue Sébastien Bottin n’ont pas anesthésié
cette chère grande gueule que l’on aime tant. Trop poli
et trop lisse pour satisfaire ses lecteurs de toujours. Trop convenu
pour que l’on accroche. Il y avait matière à plus
de méchanceté argumentée et à moins de
clichés réducteurs (le fils succédant au père).
Didier Daeninckx est passé à côté de l’opportunité
qui lui était offerte de secouer la somnolence des notables
de la littérature "comme il faut". C’est une
grosse déception.