Les
frères Holt est un de ces romans que l'on découvre
par hasard mais qui nous marque durablement. A découvrir
absolument.
Profondément marqués par l’éducation
austère d’une grand-mère acariâtre
et arc-boutée sur son appartenance à la bourgeoisie
new-yorkaise, les frères Holt, Seymour et Randall, tenteront
de vivre une existence normale au-delà de son emprise,
en ce début de vingtième siècle. Mais après
des années de luttes vaines contre un inextinguible destin
farceur, ils se trouvent réunis dans l’immense
demeure familiale du faubourg de New York qui ploie lentement
sous le poids des ans et des amoncellements qui la défigurent.
Les rencontres que l’on peut faire au cours de sa vie
avec certains romans sont du même ordre que celles faites
avec certains humains. Un type entre dans un bureau un jour
avec un livre à la main et, s’adressant à
une personne qui n’est pas moi, dit : "Tiens, tu
rendras ça à ta femme. Elle avait raison, c’est
une merveille. J’ai même du mal à te le ramener."
Souvent, une présentation en trois phrases suffit. J’ai
noté les références du livre que le préteur
avait laissé négligemment traîner sur une
table et me suis dépêché chez mon libraire
(dont je parlerais un de ces jours si le rédac’
chef m’en donne l’autorisation).
Les frères Holt est un habile mélange d’à
peu près tout ce qui ronge le cœur des hommes, d’à
peu près tous leurs désirs de possessions, d’à
peu près tous leurs combats perdus contre les femmes,
d’à peu près tout ce qu’on a pu raconter
sur le New York de la fin du XIXe. Amour, haine, passion, romantisme,
aventures flirtant très habilement avec une ambiance
mystérieuse piochés dans les grands classiques
du genre La chute de la maison Husher de Poe, Le temps de l’innocence
de Wharton et immanquablement Le maître de Ballantrae
de Stevenson (peut-on suspecter au passage Thierry Jonquet de
s’être lui-même inspiré des Holt pour
écrire son très enfermant La bête et la
belle - Série Noire n° 2 000 - 1985 ?).
On respire mal chez les Holt, de cet asthme accablant qui rendent
les rares moments de bonheur plus inquiétant encore que
l’avenir sombre qu’ils laissent entrevoir. Dedans,
les pianos nécrosent l’endroit plus rapidement
que la poussière, les billets de banques servent à
caler les meubles bancals et des années de périodiques
font un étonnant emballage phonique qui isolera jusqu’au
sommeil les derniers êtres vivants de cette histoire,
qui achèvent de se racornir, livrés à une
malédiction parfaitement entreprise dès les premiers
chapitres. Dehors, on voit se noircir la façade de cette
ancienne belle bâtisse qui, peu à peu, se laisse
distancer des quartiers riches.
Et quand on referme ce petit pavé, on se rend compte
que Marcia Davenport a agît comme la grand-mère
Holt elle-même : en posant des jalons un peu partout pour
que jamais plus on ne trouve séduisant ni New York, ni
Vienne, ni les bords du lac de Côme. Les frères
Holt est un roman noir, quoi.