N’ayons
pas peur des mots : Anthony Doerr nous livre un premier roman qui
est un chef d’œuvre. Romanesque, descriptif et totalement
émouvant.
Il y a d’abord l’état physique dans lequel vous
met un livre que vous découvrez : cet état peut aller
d’une légère somnolence à une grande anxiété.
En lisant A propos de Grace d’Anthony Doerr, le chroniqueur
sentait son pouls s’accélérer. Les moments de
lecture de ce roman étaient des moments privilégiés
(à la fois hors du temps et en plein dedans). Des moments où
la lecture s’apparente à une nécessité
vitale autant qu’intense.
Il y a ensuite l’histoire du roman : celle de David Winckler,
un hydrologue spécialiste des prévisions météorologiques
qui tombe amoureux, à trente-deux ans passés, d’une
jeune femme qu’il a vu dans un rêve prémonitoire.
Car David a des rêves prémonitoires, qu’il ressent
comme des traumatismes, et ce depuis son enfance (à 9 ans,
il a vu un homme mourir en songe et cela s’est passé
ensuite dans la réalité). Quand il rencontre Sandy dans
une épicerie à Anchorage, en Alaska, il a déjà
vécu cette situation et sait reconnaître le grand amour
avant que la jeune femme ne s’en aperçoive.
Sandy est une jeune femme qui vit une existence raisonnable et sans
enjeux. L’amour que lui porte David, va lui permettre de se
développer de chenille en papillon. Quand David apprend que
Sandy attend un enfant de lui, il l’emmène vivre à
Cleveland dans l’Ohio. Ils ont une petite fille, Grace.
Et à ce moment-là, David commence à être
tourmenté par un rêve récurrent dans lequel il
tente de sauver Grace de la noyade. La peur que ce rêve se réalise,
contraint David à devenir insomniaque, à "péter
les plombs". Il finit par s’enfuir, loin, très loin,
dans les Iles Caraïbes pour qu’aucun de ses rêves
n’advienne dans le réel.
C’est donc l’histoire d’un homme qui a tout possédé
et qui a tout laissé filer. Un homme qui a flingué sa
vie et se retrouve désincarné. C’est l’histoire
du lent parcours qui va le ramener vers lui-même. Car devenir
soi-même peut équivaloir à affronter des dragons
autrement terrifiants que ceux des Légendes…
Anthony Doerr est un écrivain de 31 ans dont on est prêt
à parier qu’il sera l’une des références
de la littérature américaine d’ici 10 ans. Il
allie une description dense et quasi-magique de la nature à
un sens poétique inné. Ajoutons-y une habileté
dans le romanesque qui tient l’intérêt du lecteur
en éveil et laisse planer le doute sur la manière dont
cette histoire va se terminer.
Il s’agit d’un premier roman qui ressemble à la
lampe d’Aladin : il ou elle ne paye pas de mine, mais renferme
des trésors insoupçonnés. Évidemment,
si vous passez votre temps à jouer sur votre Playstation, vous
n’aurez peut-être pas le courage de vous plonger dans
ce fleuve littéraire. Vous rateriez cependant une sacrée
traversée.