Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Jean Pêcheux
Rivages Thriller - 351 pages
Jim
Davenport travaille pour un cabinet de consulting dans le Midwest.
Lorsque sa boîte lui propose une mutation, il choisit immédiatement
Tampa, Floride, un coin ensoleillé qui, si l’on en croit
les statistiques, se classe comme la troisième ville américaine
pour sa qualité de vie. En fait, les statistiques en question
sont le résultat d’une stupide confusion : le stagiaire
en charge de les rédiger s’est juste gouré de
colonne et a placé le classement du plus grand nombre de crimes
et délits par ville dans celle de la douceur de vivre. Ce que
la famille Davenport s’apprête à vivre dans ce
petit coin de paradis artificiellement dopé ressemble tout
simplement à l’Apocalypse.
Plus on avance dans Triggerfish twist, plus on est déçu.
Déçu que ce quatrième opus des frasques floridiennes
de Tim Dorsey ne fasse que 350 pages. Remarquez, en soit, cette restriction
est un brillant argument commercial, un peu comme la première
dose gratuite que vous refourguera n’importe quel dealer ayant
un tant soit peu de savoir faire marketing.
D’abord, Tim Dorsey, c’est un style qui n’a l’air
de rien. Un truc un peu plat, court, facile, de la trempe des maîtres
du genre, Westlake et Leonard (autre passionné de la péninsule
de l’hédonisme tropical, largement cité par Dorsey
d’ailleurs). Mais les situations, la galerie de personnages
particulièrement crétins et les dialogues qui en découlent,
c’est du caviar d’Osciètre.
Pour ceux qui connaissent déjà, sachez qu’on retrouve
le trio de Serge A. Storms. Pour les néophytes, le trio en
question est composé de Serge A. Storms, assassin particulièrement
érudit en matière d’histoire-géo floridophile,
de Sharon, sa maîtresse cocaïnomane et strip-teaseuse émérite,
et de Coleman, acolyte télévore bedonnant et philosophe.
A ceux-là s’ajoutent : un voisin qui voue une passion
dévastatrice à sa pelouse et à la ligue junior
de base-ball dans laquelle sévit son fils ; un pitbull qui
règne sur la rue ; un propriétaire qui a dans l’idée
de racheter toute la résidence pour y construire un complexe
hôtelier et qui a décidé de pourrir le quartier
en logeant des locataires suffisamment désaxés pour
faire chuter le prix de l’immobilier local ; un quatuor d’octogénaires
toutes plus nymphomanes les unes que les autres ; un cadre bancaire
qui pète les plombs et trouve une mission christique à
sa vie ; une concession de voitures d’occasion qui refourgue
des voitures détraquées ; un flic qui ne pense qu’à
se venger de Serge A. Storms en lisant l’Apocalypse ; et un
aristocrate déchu qui ne supporte plus la solitude. Sans compter
la demi-douzaine d’autres timbrés que Dorsey invente
au fur et mesure comme autant d’acteurs des catastrophes à
venir.
Il y a du Matt Groening dans Dorsey, Tampa ressemble au Springfield
des Simpsons, on navigue en aveugle dans une foultitude d’intrigues
qui n’en sont pas vraiment, mais qu’importe, l’essentiel
étant que ça vole en éclats toutes les trois
pages et qu’on se gondole toutes les trois lignes. Du Tom Sharpe
aussi, l’imbécillité régnante dans ce quorum
de débiles n’est pas sans rappeler les meilleurs idiots
de la série des Wilt. Et comment ne pas penser non plus à
John Kennedy Toole dans ces portraits décadent d’une
humanité hilarante.
Enfin, il y a surtout du Dorsey dans Dorsey, une dinguerie absolue
et parfaitement maîtrisée, qui dévaste tout sur
son passage, quitte à bouffer le mythe américain par
le quignon. Triggerfish Twist, c’est une sorte de lavabo que
l’on remplit à ras bord avec des dizaines de personnages
avant d’ouvrir le siphon. Et pendant trois cent cinquante pages,
on regarde ces gens descendre vers l’inéluctable feu
d’artifice final. Un bijou mutlicarat dont on aimerait qu’il
ne finisse jamais.
Mais le dealer est doué, il a écrit trois autres romans
visiblement du même acabit. C’est votre libraire qui va
être content.