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LA COMPAGNIE BLANCHE
 Arthur Conan DOYLE
 
Traduit de l'anglais par Robert Latour

 Phébus - 412 pages
Si le nom d'un personnage de fiction est attaché à celui d'un auteur, Sherlock Holmes et Arthur Conan Doyle forment bien un couple modèle. Or, contre toute attente, cette association est, pour Conan Doyle, le drame absolu d'une vie entièrement vouée à une littérature héroïque et chevaleresque, régulièrement proposée au lecteur anglais de la fin du XIXe siècle, d'abord bien reçue mais vite oubliée au profit de Holmes et Watson !

Ces personnages créés à la va-vite par un Arthur Conan Doyle dans le besoin - il rédige à cette époque Micah Clarke, son premier grand projet, mais il y met plus de temps que prévu et l'argent vient à manquer. Seule solution : l'écriture rapide d'une nouvelle, Une Etude en Rouge - vont faire sa fortune "monétaire"... et son désespoir littéraire.

Né à Edimbourg en 1859 d'une famille d'ancien lignage mais empêtrée dans de durables revers de fortune, Conan Doyle nourri sa jeunesse des récits et des vertus chevaleresques tout en poursuivant de prosaïques études de médecine. Après avoir bourlingué comme chirurgien-harponneur à bord d'un baleinier sur l'océan Arctique puis médecin à bord du Marymba le long des côtes d'Afrique, il s'établit à Plymouth et entreprend l'écriture de Micah Clarke, roman situé à la fin du XVIIe siècle et reconstituant la révolte de Monmouth, fils naturel de Charles II qui tenta de détrôner Jacques II, dernier roi catholique d'Angleterre.

D'abord refusé par plusieurs éditeurs (tout comme Une Etude en Rouge), Micah Clarke finit par paraître chez Longman's début 1889... et connaît un succès foudroyant ! Plusieurs fois réédité, il suscite un enthousiasme considérable jusqu'aux Etats-Unis. Conan Doyle est lancé. Tout ce qu'il a écrit jusque là s'arrache à prix d'or, y compris les premiers pas de Sherlock Holmes.

C'est dans la dynamique de ce premier succès qu'Arthur Conan Doyle se lance dans l'écriture de La Compagnie Blanche. Cette fois, ce serait sa grande oeuvre ! Isolé au fin fond de la New Forest, entouré d'une documentation monumentale, il se lance dans un travail de longue haleine. Tout doit être parfait : les lieux, les expressions, la description des vêtements ou des recettes de cuisine. Rien n'est laissé au hasard, tout est vérifié... et une fois de plus le "chantier" est plus long que prévu et la nécessité faisant loi, Conan Doyle commet un second Sherlock Holmes (bâclé en moins d'un mois) : Le Signe des Quatres.

A sa sortie, La Compagnie Blanche est saluée unanimement comme le chef d'oeuvre du roman de chevalerie que l'Angleterre attendait depuis Walter Scott. On s'émerveille de la qualité et de la construction moderne du récit, du réalisme des personnages, de leur caractère attachant, de l'humour des dialogues et de l'esprit chevaleresque qui donne à voir un Moyen Age anglais idéal. Le succès public est à la hauteur (ce n'est que justice) et Conan Doyle pense que cette fois la voie royale est offerte à son univers de prédilection.

C'est compter sans la création d'une nouvelle revue, le Strand Magazine, qui vise le grand public et lui propose d'y rédiger un feuilleton. Toujours à cours d'argent - son nouveau train de vie et son installation à Londres lui coutent cher, Conan Doyle accepte et, par facilité, met en scène les deux personnages qu'il a sous la main : Sherlock Holmes et le bon Dr. Watson... Cette fois il ne s'agit plus de réussite ou de succès mais bien de triomphe ! Les jours de parution du feuilleton, le tirage du Strand monte jusquà 500 000 exemplaires et l'on voit se former d'interminables files d'attentes devant les kiosques à journaux. Arthur Conan Doyle vient de refermer sur lui-même le piège fatidique : il est désormais définitivement victime de ses "créatures".

Mais revenons à La Compagnie Blanche.
Si ce roman connaît un tel succès lors de sa parution, ça n'est pas sans raison. Et la première d'entre elles, au-delà des qualités littéraires que nous détaillerons plus loin, est l'évident plaisir que procure la lecture de ce roman de chevalerie et d'initiation. Comme on a pu se passionner plus que de raison pour les aventures des Mousquetaires d'Alexandre Dumas, le Capitaine Fracasse de Théophile Gauthier ou le Michel strogoff de Jules Verne, on entre, dès les premières pages, en totale sympathie avec Alleyne Edricson le jeune clerc, John Hordle le moine défroqué force de la nature et Samkin Aylward le soldat d'expérience.

L'histoire est en réalité, comme souvent, la relation d'un parcours initiatique. Celui qui doit conduire le jeune Alleyne, cadet d'une famille de descendance digne mais fort désargentée (tiens, tiens... la ressemblance entre l'auteur et son personnage est troublante), à recouvrer la gloire, l'honneur et la fortune qui reviennent de droit à une âme droite et trempée comme ne peuvent en produire que ces familles de haute noblesse ! En quelques mots, tout est dit et le ton donné.

S'ensuit la série complète des épisodes du feuilleton héroïque qui nous montre Alleyne Edricson découvrant la vie et le monde. Alleyne fait connaissance de ses compagnons de route, Alleyne tombe amoureux, Alleyne rencontre son mentor, Alleyne part à la guerre, Alleyne fait la guerre et se montre courageux, Alleyne revient de la guerre, Alleyne est annobli et fait un beau mariage !

Plus sérieusement, ce long roman de Conan Doyle se lit d'une traite tant ses personnages sont attachants et les rebondissements nombreux. Le style est limpide et assez riche pour plonger le lecteur, dès les premières lignes, dans un moyen âge, certes fantasmé, mais tellement prenant, enthousiasmant et crédible qu'il faudrait un coeur bien dur pour se refuser ce pur plaisir de lecture, cette bouffée de romantisme chevaleresque. Pour quelques heures, oublions ce que nous savons de la misère et de l'obscurantisme de ce temps ; oublions à quel point la vie était dure, sauvage quelquefois ; oublions que la guerre est horrible, faite de peur, de blessures profondes, de sang, de douleur, de hurlements... Oublions tout celà et laissons-nous emporter par un talent qui saura, comme par magie, nous faire retrouver nos 12 ans et nos émerveillements de cette époque révolue. Ca n'a l'air de rien, mais ils ne sont pas si nombreux les auteurs qui ont le talent d'activer la machine à remonter le temps. Et quand une oeuvre méconnue d'une telle qualité nous tombe entre les mains, il ne faut surtout pas la laisser filer.


Joël Fompérie
© Jowebzine.com - Septembre 2001
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