Si
le nom d'un personnage de fiction est attaché à
celui d'un auteur, Sherlock Holmes et Arthur Conan Doyle forment
bien un couple modèle. Or, contre toute attente, cette
association est, pour Conan Doyle, le drame absolu d'une vie
entièrement vouée à une littérature
héroïque et chevaleresque, régulièrement
proposée au lecteur anglais de la fin du XIXe siècle,
d'abord bien reçue mais vite oubliée au profit
de Holmes et Watson !
Ces personnages créés à la va-vite par
un Arthur Conan Doyle dans le besoin - il rédige à
cette époque Micah Clarke, son premier grand projet,
mais il y met plus de temps que prévu et l'argent vient
à manquer. Seule solution : l'écriture rapide
d'une nouvelle, Une Etude en Rouge - vont faire sa fortune "monétaire"...
et son désespoir littéraire.
Né à Edimbourg en 1859 d'une famille d'ancien
lignage mais empêtrée dans de durables revers de
fortune, Conan Doyle nourri sa jeunesse des récits et
des vertus chevaleresques tout en poursuivant de prosaïques
études de médecine. Après avoir bourlingué
comme chirurgien-harponneur à bord d'un baleinier sur
l'océan Arctique puis médecin à bord du
Marymba le long des côtes d'Afrique, il s'établit
à Plymouth et entreprend l'écriture de Micah Clarke,
roman situé à la fin du XVIIe siècle et
reconstituant la révolte de Monmouth, fils naturel de
Charles II qui tenta de détrôner Jacques II, dernier
roi catholique d'Angleterre.
D'abord refusé par plusieurs éditeurs (tout comme
Une Etude en Rouge), Micah Clarke finit par paraître chez
Longman's début 1889... et connaît un succès
foudroyant ! Plusieurs fois réédité, il
suscite un enthousiasme considérable jusqu'aux Etats-Unis.
Conan Doyle est lancé. Tout ce qu'il a écrit jusque
là s'arrache à prix d'or, y compris les premiers
pas de Sherlock Holmes.
C'est dans la dynamique de ce premier succès qu'Arthur
Conan Doyle se lance dans l'écriture de La Compagnie
Blanche. Cette fois, ce serait sa grande oeuvre ! Isolé
au fin fond de la New Forest, entouré d'une documentation
monumentale, il se lance dans un travail de longue haleine.
Tout doit être parfait : les lieux, les expressions, la
description des vêtements ou des recettes de cuisine.
Rien n'est laissé au hasard, tout est vérifié...
et une fois de plus le "chantier" est plus long que
prévu et la nécessité faisant loi, Conan
Doyle commet un second Sherlock Holmes (bâclé en
moins d'un mois) : Le Signe des Quatres.
A sa sortie, La Compagnie Blanche est saluée unanimement
comme le chef d'oeuvre du roman de chevalerie que l'Angleterre
attendait depuis Walter Scott. On s'émerveille de la
qualité et de la construction moderne du récit,
du réalisme des personnages, de leur caractère
attachant, de l'humour des dialogues et de l'esprit chevaleresque
qui donne à voir un Moyen Age anglais idéal. Le
succès public est à la hauteur (ce n'est que justice)
et Conan Doyle pense que cette fois la voie royale est offerte
à son univers de prédilection.
C'est compter sans la création d'une nouvelle revue,
le Strand Magazine, qui vise le grand public et lui propose
d'y rédiger un feuilleton. Toujours à cours d'argent
- son nouveau train de vie et son installation à Londres
lui coutent cher, Conan Doyle accepte et, par facilité,
met en scène les deux personnages qu'il a sous la main
: Sherlock Holmes et le bon Dr. Watson... Cette fois il ne s'agit
plus de réussite ou de succès mais bien de triomphe
! Les jours de parution du feuilleton, le tirage du Strand monte
jusquà 500 000 exemplaires et l'on voit se former d'interminables
files d'attentes devant les kiosques à journaux. Arthur
Conan Doyle vient de refermer sur lui-même le piège
fatidique : il est désormais définitivement victime
de ses "créatures".
Mais revenons à La Compagnie Blanche.
Si ce roman connaît un tel succès lors de sa parution,
ça n'est pas sans raison. Et la première d'entre
elles, au-delà des qualités littéraires
que nous détaillerons plus loin, est l'évident
plaisir que procure la lecture de ce roman de chevalerie et
d'initiation. Comme on a pu se passionner plus que de raison
pour les aventures des Mousquetaires d'Alexandre Dumas, le Capitaine
Fracasse de Théophile Gauthier ou le Michel strogoff
de Jules Verne, on entre, dès les premières pages,
en totale sympathie avec Alleyne Edricson le jeune clerc, John
Hordle le moine défroqué force de la nature et
Samkin Aylward le soldat d'expérience.
L'histoire est en réalité, comme souvent, la relation
d'un parcours initiatique. Celui qui doit conduire le jeune
Alleyne, cadet d'une famille de descendance digne mais fort
désargentée (tiens, tiens... la ressemblance entre
l'auteur et son personnage est troublante), à recouvrer
la gloire, l'honneur et la fortune qui reviennent de droit à
une âme droite et trempée comme ne peuvent en produire
que ces familles de haute noblesse ! En quelques mots, tout
est dit et le ton donné.
S'ensuit la série complète des épisodes
du feuilleton héroïque qui nous montre Alleyne Edricson
découvrant la vie et le monde. Alleyne fait connaissance
de ses compagnons de route, Alleyne tombe amoureux, Alleyne
rencontre son mentor, Alleyne part à la guerre, Alleyne
fait la guerre et se montre courageux, Alleyne revient de la
guerre, Alleyne est annobli et fait un beau mariage !
Plus sérieusement, ce long roman de Conan Doyle se lit
d'une traite tant ses personnages sont attachants et les rebondissements
nombreux. Le style est limpide et assez riche pour plonger le
lecteur, dès les premières lignes, dans un moyen
âge, certes fantasmé, mais tellement prenant, enthousiasmant
et crédible qu'il faudrait un coeur bien dur pour se
refuser ce pur plaisir de lecture, cette bouffée de romantisme
chevaleresque. Pour quelques heures, oublions ce que nous savons
de la misère et de l'obscurantisme de ce temps ; oublions
à quel point la vie était dure, sauvage quelquefois
; oublions que la guerre est horrible, faite de peur, de blessures
profondes, de sang, de douleur, de hurlements... Oublions tout
celà et laissons-nous emporter par un talent qui saura,
comme par magie, nous faire retrouver nos 12 ans et nos émerveillements
de cette époque révolue. Ca n'a l'air de rien,
mais ils ne sont pas si nombreux les auteurs qui ont le talent
d'activer la machine à remonter le temps. Et quand une
oeuvre méconnue d'une telle qualité nous tombe
entre les mains, il ne faut surtout pas la laisser filer.