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ALLONS VOIR PLUS LOIN, VEUX-TU ?
Anny DUPEREY

Le Seuil - 431 pages
A cinquante ans, Christine mène une existence active et libre, entre l’agence de voyage qu’elle dirige et la maison de campagne à l’aménagement de laquelle elle consacre tout son temps libre. Depuis son divorce et le départ de son fils pour les Etats-Unis, elle n’a plus de contraintes à subir, plus de concessions à faire. Elle fréquente ses amis parisiens pendant la semaine et s’échappe tous les week-ends dans son havre de paix, sa "vieille bicoque" comme l’appelait son ex-mari, légué par une vieille tante et auquel elle s’est tant attaché qu’il est devenu le seul endroit où elle se sente vraiment bien. Sa vie sentimentale est plutôt désertique, mais pourtant elle ne se laisse pas aller : elle surveille son poids, profite de ses jolies jambes fuselées et de sa silhouette restée juvénile pour porter des mini-jupes, soigne sa coiffure... Progressivement, à partir d’une idée saugrenue qui l’a saisie alors qu’elle bêchait son jardin, "je vais vendre ma maison", elle réalise la dépression dans laquelle elle a sombré depuis deux ans et en analyse la cause, cette peur de vieillir qui la hante sournoisement.

Paul est paysan et vit à quelques centaines de mètres de là, dans une vieille ferme qui n’a jamais connu les moindres travaux de modernisation. Sensible, doux et poète, amoureux de la terre qui le nourrit, ému jusqu’aux larmes par un œuf d’oiseau dans son nid, une fleur des champs ou la naissance difficile d’un veau, il a grandi dans l’incompréhension la plus totale d’une famille de brutes que la misère a bornées et aigries. Des gens dominés par la méfiance, des gens qui classent les choses, les animaux, les êtres humains en deux catégories seulement, utiles ou inutiles, des gens pour qui le plaisir, la joie, le rêve sont des émotions interdites, suspectes, incompatibles avec le labeur. Bien sûr dans ce contexte, la vie de Paul est une somme de frustrations quotidiennes. La plus douloureuse de toutes demeure celle qu’il se voit infligé lorsque, tombé amoureux d’une jeune-femme du village, il tente de la présenter à sa famille à l’occasion d’un déjeuner dominical. Le résultat de l’ambiance hostile du repas est radical : la fiancée s’enfuit et refuse de revoir Paul...

Dans la petite gare SNCF de la commune la plus proche, Solange est guichetière. Poussée par son mari, elle s’est inscrite à un week-end aux Saintes-Maries-de-la-Mer organisé par son Comité d’Entreprise. Arrivée à Nîmes où elle fait étape, une dizaine d’heures seulement après le départ, elle le regrette déjà : elle ne supporte pas ses collègues, ni les transports en car, ni les menus à deux balles proposés aux groupes dans des restaurants minables où on ne peut même pas changer de dessert, ni encore moins la perspective de partager sa chambre d’hôtel avec quelqu’un, détail qui lui avait échappé jusque là. Elle n’arrive même pas à joindre son mari par téléphone, alors qu’elle aurait tant envie de passer sa mauvaise humeur sur lui qui l’a incitée à partir. Pour retrouver un calme qui lui fait de plus en plus souvent défaut ces derniers temps, elle sort dans la nuit tiède et débute aux environs des arènes une promenade qui va la conduire vers une clocharde, mère nourricière de tous les chats abandonnés de la ville. Persuadée d’avoir reconnue dans cette femme un personnage brillant qui l’a beaucoup impressionnée lors des vacances d’été de ses 15 ans, Solange est incapable de quitter Nîmes et consacre ces 48 heures à tenter, nuit et jour, de l’approcher et de lui faire avouer qui elle est.

Luc est un talentueux graphiste. Particulièrement sentimental, il donne la priorité à son épouse dans la plupart des choix auxquels il est confronté. Excentrique, fragile, déséquilibrée, elle le conduit progressivement à rompre avec ses amis, cesser de fréquenter sa famille, perdre son emploi. Elle parvient cependant à le culpabiliser pour le cours pris par les événements et ne cesse de lui reprocher la vie qu’ils mènent, leur manque de moyens, sa solitude. Pris de court et parlant le Hongrois couramment, il accepte un emploi précaire d’interprète pour le déplacement professionnel de plusieurs entrepreneurs en Hongrie. Décidé à ne rien dépenser sur place pour ramener le plus d’argent possible, il passe ses soirées dans sa chambre d’hôtel, évitant consciencieusement de se faire entraîner par ses clients dans des soirées arrosées et coûteuses. Il en arrive même à terminer les restes qu’il trouve sur les plateaux déposés dans les couloirs devant les chambres avant d’être ramenés dans les cuisines…

Ces quatre personnages décrits avec une très grande sensibilité et beaucoup de talent par Anny Dupérey se trouvent à un tournant de leur vie. Tous les quatre ont à prendre des décisions qui vont bouleverser le cours de leur existence. Tous les quatre ont la personnalité nécessaire pour le faire. Leurs chemins vont se croiser et de ces rencontres naîtra l’impulsion qui changera la suite de l’histoire afin qu’elle devienne leur histoire.

Sous la plume subtile et délicate de l’auteur, au fur et à mesure qu’ils se dévoilent, Christine, Paul, Solange et Luc deviennent comme des amis qui accompagnent le lecteur, lui faisant partager leurs expériences violentes, drôles ou émouvantes. A la fin du roman, ils le laissent enrichi, certes, mais vide de ce manque qui se fait saisissant lorsqu’il termine un livre trop dense, trop générateur d’émotions, trop apprécié. Un livre qui lui a réellement permis de vivre par procuration. Un bon livre...


Anne-Sophie Mehl
© Jowebzine.com - Avril 2003
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