A
cinquante ans, Christine mène une existence active et
libre, entre lagence de voyage quelle dirige et
la maison de campagne à laménagement de
laquelle elle consacre tout son temps libre. Depuis son divorce
et le départ de son fils pour les Etats-Unis, elle na
plus de contraintes à subir, plus de concessions à
faire. Elle fréquente ses amis parisiens pendant la semaine
et séchappe tous les week-ends dans son havre de
paix, sa "vieille bicoque" comme lappelait son
ex-mari, légué par une vieille tante et auquel
elle sest tant attaché quil est devenu le
seul endroit où elle se sente vraiment bien. Sa vie sentimentale
est plutôt désertique, mais pourtant elle ne se
laisse pas aller : elle surveille son poids, profite de ses
jolies jambes fuselées et de sa silhouette restée
juvénile pour porter des mini-jupes, soigne sa coiffure...
Progressivement, à partir dune idée saugrenue
qui la saisie alors quelle bêchait son jardin,
"je vais vendre ma maison", elle réalise la
dépression dans laquelle elle a sombré depuis
deux ans et en analyse la cause, cette peur de vieillir qui
la hante sournoisement.
Paul est paysan et vit à quelques centaines de mètres
de là, dans une vieille ferme qui na jamais connu
les moindres travaux de modernisation. Sensible, doux et poète,
amoureux de la terre qui le nourrit, ému jusquaux
larmes par un uf doiseau dans son nid, une fleur
des champs ou la naissance difficile dun veau, il a grandi
dans lincompréhension la plus totale dune
famille de brutes que la misère a bornées et aigries.
Des gens dominés par la méfiance, des gens qui
classent les choses, les animaux, les êtres humains en
deux catégories seulement, utiles ou inutiles, des gens
pour qui le plaisir, la joie, le rêve sont des émotions
interdites, suspectes, incompatibles avec le labeur. Bien sûr
dans ce contexte, la vie de Paul est une somme de frustrations
quotidiennes. La plus douloureuse de toutes demeure celle quil
se voit infligé lorsque, tombé amoureux dune
jeune-femme du village, il tente de la présenter à
sa famille à loccasion dun déjeuner
dominical. Le résultat de lambiance hostile du
repas est radical : la fiancée senfuit et refuse
de revoir Paul...
Dans la petite gare SNCF de la commune la plus proche, Solange
est guichetière. Poussée par son mari, elle sest
inscrite à un week-end aux Saintes-Maries-de-la-Mer organisé
par son Comité dEntreprise. Arrivée à
Nîmes où elle fait étape, une dizaine dheures
seulement après le départ, elle le regrette déjà
: elle ne supporte pas ses collègues, ni les transports
en car, ni les menus à deux balles proposés aux
groupes dans des restaurants minables où on ne peut même
pas changer de dessert, ni encore moins la perspective de partager
sa chambre dhôtel avec quelquun, détail
qui lui avait échappé jusque là. Elle narrive
même pas à joindre son mari par téléphone,
alors quelle aurait tant envie de passer sa mauvaise humeur
sur lui qui la incitée à partir. Pour retrouver
un calme qui lui fait de plus en plus souvent défaut
ces derniers temps, elle sort dans la nuit tiède et débute
aux environs des arènes une promenade qui va la conduire
vers une clocharde, mère nourricière de tous les
chats abandonnés de la ville. Persuadée davoir
reconnue dans cette femme un personnage brillant qui la
beaucoup impressionnée lors des vacances dété
de ses 15 ans, Solange est incapable de quitter Nîmes
et consacre ces 48 heures à tenter, nuit et jour, de
lapprocher et de lui faire avouer qui elle est.
Luc est un talentueux graphiste. Particulièrement sentimental,
il donne la priorité à son épouse dans
la plupart des choix auxquels il est confronté. Excentrique,
fragile, déséquilibrée, elle le conduit
progressivement à rompre avec ses amis, cesser de fréquenter
sa famille, perdre son emploi. Elle parvient cependant à
le culpabiliser pour le cours pris par les événements
et ne cesse de lui reprocher la vie quils mènent,
leur manque de moyens, sa solitude. Pris de court et parlant
le Hongrois couramment, il accepte un emploi précaire
dinterprète pour le déplacement professionnel
de plusieurs entrepreneurs en Hongrie. Décidé
à ne rien dépenser sur place pour ramener le plus
dargent possible, il passe ses soirées dans sa
chambre dhôtel, évitant consciencieusement
de se faire entraîner par ses clients dans des soirées
arrosées et coûteuses. Il en arrive même
à terminer les restes quil trouve sur les plateaux
déposés dans les couloirs devant les chambres
avant dêtre ramenés dans les cuisines
Ces quatre personnages décrits avec une très grande
sensibilité et beaucoup de talent par Anny Dupérey
se trouvent à un tournant de leur vie. Tous les quatre
ont à prendre des décisions qui vont bouleverser
le cours de leur existence. Tous les quatre ont la personnalité
nécessaire pour le faire. Leurs chemins vont se croiser
et de ces rencontres naîtra limpulsion qui changera
la suite de lhistoire afin quelle devienne leur
histoire.
Sous la plume subtile et délicate de lauteur, au
fur et à mesure quils se dévoilent, Christine,
Paul, Solange et Luc deviennent comme des amis qui accompagnent
le lecteur, lui faisant partager leurs expériences violentes,
drôles ou émouvantes. A la fin du roman, ils le
laissent enrichi, certes, mais vide de ce manque qui se fait
saisissant lorsquil termine un livre trop dense, trop
générateur démotions, trop apprécié.
Un livre qui lui a réellement permis de vivre par procuration.
Un bon livre...