Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Jean-Luc Piningre
Fayard - 324 pages
Bob
Dylan est un grand écrivain qui nous livre une chronique
indispensable. Ses Chroniques, justement, se dévorent
avec passion. On attend d’ores et déjà le
second tome.
Précédée d’une réputation
flatteuse, l’autobiographie de Bob Dylan est sortie en
librairie et vous en avez sûrement entendu parler. Voici
donc le premier tome des Chroniques de Monsieur Robert Zimmerman
qui explique d’ailleurs dans ce livre les raisons pour
lesquelles il a choisi le pseudonyme de Bob Dylan.
D’abord, il s’agit d’un livre à la
structure extrêmement intelligente qui se concentre sur
les années d’apprentissage de l’auteur. Dylan
fait le point sur le début des années 1960 à
New York. Il analyse comment un chanteur acharné de folksongs
tente de survivre en logeant chez des amis, en chantant dans
des bars à la faune interlope, en rencontrant des personnes
qui lui apportent leur amitié et le mettent sur le chemin
qui mène à devenir ce que l’on est déjà
en germe. Mais voilà, on ignore les forces et les merveilles
qui sont en nous. Alors on a besoin des autres pour le découvrir.
Bref, ce qui est formidable dans ce livre, c’est la manière
dont Dylan nous montre le chemin qu’il a parcouru pour
devenir Dylan. C’est-à-dire comment il a écrit
des chansons qui sont devenues des classiques alors qu’au
départ, il se voulait interprète, et quasi uniquement
interprète, des chansons de Woody Guthrie (grand compositeur
de folksongs, également adulé par Bruce Springsteen).
Mais les deux autres moments auxquels Dylan fait référence
dans ses Chroniques ont leur importance. Dans le chapitre sur
Woodstock, il développe le sentiment d’horreur
qu’il a connu, quand il est devenu célèbre
pour de mauvaises raisons, caricaturé par les médias,
mais aussi par ses fans comme un prophète alors qu’il
se voulait musicien. Il raconte ses déménagements
pour éviter qu’on le harcèle, son envie
profonde d’être juste un père de famille
tranquille avec femme et enfants.
Dans un autre chapitre, il évoque la gestation de l’album
Oh mercy, produit à la Nouvelle Orleans par Daniel Lanois
(producteur de U2). Il démontre la difficulté
du processus créatif et en fait un fascinant feuilleton.
Cet album qui allait sonner le retour de Dylan au premier plan
s’est fait dans la douleur et parfois même dans
l’incompréhension.
Encore plus intéressant, ces Chroniques nous découvrent
un homme dont nous nous sentons infiniment proches, comme nous
pouvons nous sentir proches, par exemple, de Jim Harrison. Un
homme qui polit la moindre de ses phrases avec l’humilité
d’un charpentier polissant le bout de bois qui va devenir
une table.
Dépoussiéré de toutes les bêtises
qui ont été dites sur lui et sur la période
qu’il a traversé, ce livre met l’homme et
l’œuvre dans une perspective essentielle pour qui
veut comprendre la culture américaine de ces quarante
dernières années.