Un
court roman aussi noir que désespéré qui
brosse le tableau crédible du futur très proche
de notre société occidentale post-industrielle
et/ou post-atomique. Glaçant et irrésistible.
Joël Egloff est un virtuose. Et son Etourdissement un pur
petit bijou d’humour noir radical. D’autant plus
radical qu’il s’appuie sur une écriture simple,
précise, sans effet de manche. Le factuel, juste le factuel,
énoncé froidement comme une succession neutre
d’observations naturelles, presque banales.
Il faut dire que le narrateur lui-même ne trouve rien
d’extraordinaire à son existence. Comme tout le
monde, il survit simplement, il supporte tout parce que "c’est
comme ça, ça a toujours été comme
ça". Il habite avec sa grand-mère dans une
sorte de taudis, il travaille chaque jour à l’abattoir,
ramène quelquefois une poignée d’abats qu’il
subtilise tant bien que mal et que les chiens errants lui disputent
sur le chemin du retour, il rêve de vacances au bord du
bassin de décantation et de promenades dans la décharge
publique. Quant au climat et à l’environnement…
"Quand le vent vient de l’ouest, ça sent plutôt
l’œuf pourri. Quand c’est de l’est qu’il
souffle, il y a comme une odeur de soufre qui nous prend à
la gorge. Quand il vient du nord, ce sont des fumées
noires qui nous arrivent dessus. Et quand c’est le vent
du sud qui se lève, qu’on n’a pas souvent,
heureusement, ça sent vraiment la merde, y a pas d’autre
mot. Nous, au milieu de tout ça, ça fait bien
longtemps qu’on n’y fait plus attention. C’est
qu’une question d’habitude finalement. On se fait
à tout."
Le décor est planté. 140 pages de cet acabit plus
loin, on ressort de L’étourdissement totalement
lessivé, déprimé et durablement marqué.
C’est que tout, dans cette fable apocalyptique, est du
domaine du possible. Nulle anticipation farfelue, ni délire
narratif. Juste une légère accentuation des dysfonctionnements
de notre société qui aboutissent à un monde
que l’on qualifiera de post-atomique. Le tout est teinté
d’un humour aussi désespéré que fataliste
qui fait froid dans le dos.