Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Rémy
Lambrechts
Folio - 607 pages
Heureux
lecteurs qui n’avez pas encore ouvert Le seigneur des porcheries
: un immense roman vous attend. Précipitez-vous !
Extraordinaire. Rarement le qualificatif aura été utilisé
plus à propos que dans le cas de Tristan Egolf. Imaginez plutôt
la vie de ce jeune Américain (il est né en 1971), auteur
d’un pavé de plus de 600 pages proposé par courrier
à 70 grandes maisons d’édition qui, toutes, le
refusent. Échoué à Paris à la fin des
années 90, il gratte sa guitare sur le pont des Arts quand
il fait la connaissance d’une jeune femme de son âge.
Ils parlent de tout et de rien, de la vie et, inévitablement,
en viennent à évoquer le manuscrit maudit. Elle lui
demande si elle peut le lire, tombe sous le charme de la prose inédite
et convainc sans mal son papa d’intercéder en faveur
du bel inconnu. Le papa est Patrick Modiano, l’éditeur
sera donc Gallimard, le roman Le seigneur des porcheries et le succès
immédiat.
Las, sept ans plus tard, le 7 mai 2005, on apprenait que Tristan Egolf,
rentré aux Etats-Unis et gravement dépressif depuis
dix-huit mois venait de mettre fin à ses jours en se tirant
une balle dans la tête. Il avait, entre temps, publié
un deuxième roman (Jupons et violons) qui n’avait pas
connu le même succès. Il avait aussi activement milité
contre la politique américaine en Irak. Il avait 33 ans et
resterait à jamais l’auteur de l’inoubliable "biographie"
de John Katenbrunner, ce gamin de Baker, petite ville du Midwest,
ravagée par l’inceste, l’alcoolisme, la violence,
le racisme et la bigoterie.
En butte à toutes les vexations de ses concitoyens et animé
par une juste rancœur, John Kaltenbrunner, après une enfance
tragique et un exil forcé, fait son retour en ville. Le gamin
est devenu un homme et nul ne le reconnaît lorsqu’il s’installe
dans un meublé délabré pour entamer son parcours
vengeur. Le sous-titre est clair sur la suite : Le temps venu de tuer
le veau gras et d'armer les justes.
Dans un style luxuriant et débridé, Tristan Egolf plonge
son lecteur dans l’horreur absolue d’une vie misérable
à peine imaginable et pourtant toujours frappée d’un
réalisme à toute épreuve. La courte vie de John
Kaltenrunner (prémonitoire de celle de son auteur ?) n’est
qu’une succession de coups du destin et d’injustices flagrantes
que sa volonté hors norme ne réussit jamais à
vaincre.
Au fil d’événements tragiques et révoltants,
il dépeint une Amérique moderne (les années 70
et 80) effrayante. On est loin, ici, des métropoles culturelles
et économiques habituellement offertes à l’admiration
du monde. Dans ce coin perdu de la Corn Belt, la cupidité,
la bêtise et la crasse règnent en maître. Entre
Steinbeck et Céline, Egolf en dresse un tableau sans concession,
méchant, teigneux et terriblement lucide. On serre les poings
de rage avec lui et son "héros", on pleure d’impuissance,
mais on rit aussi beaucoup de ses portraits au vitriol. On suit, haletant,
la suite ininterrompue de rebondissements imprévisibles qui
vont mettre la ville de Baker à feu et à sang, même
si l’on sait, dès l’origine, que tout ça
va mal finir pour un John Kaltenbrunner né sous une mauvaise
étoile.
Un immense et inclassable roman à lire absolument… en
prenant soin de sauter sans remords la dizaine de pages de l’Argument
qui ouvre le livre et n’a de sens que pour celui qui est déjà
familiarisé avec les innombrables protagonistes et événements
qui vont suivre.