Pour
qui suit l’actualité du monde arabe, ces dernières
années, l’Egypte nous renvoie l’image d’un
pays loin de la démocratie où la censure, notamment
religieuse, bâillonne toute velléité d’expression
d’opinons divergentes tant sur le plan culturel que politique.
C’est donc une surprise d’avoir entre les mains un roman
qui aborde tous les tabous de cette société et qui a
pu y être édité, qui a connu un grand succès
(de nombreuses rééditions) et dont l’adaptation
cinématographique est en cours.
L’auteur, reprenant le principe du Pot Bouille de Zola, nous
fait partager la vie d’un immeuble cairote. Édifié
en 1934 par un millionnaire arménien, cet immeuble était
destiné à héberger l’aristocratie et la
haute bourgeoisie de l’époque. Au-delà des appartements,
une grande terrasse servait essentiellement de débarras. Après
la révolution de 1952, la nomenklatura du nouveau régime
s’y installe elle aussi et la terrasse devint l’équivalent
de nos chambres de bonne. Au fil des ans et des changements politiques,
cette partie de l’immeuble, devient, exode rural aidant, l’habitat
d’Egyptiens rejoignant la capitale pour tenter d’y survivre.
Aujourd’hui y cohabitent donc quelques rejetons de "l’ancien
régime", des professions libérales et, sur la terrasse,
une société de pauvres. Des sociétés qui
s’ignorent sauf cas exceptionnels que le roman va nous conter.
À travers le destin de quelques habitants, l’auteur brasse
toute l’histoire récente de l’Egypte : le terroriste
islamiste, la corruption d’une caste qui accapare pouvoir politique
et économique, la répression sexuelle dans une société
où l’hypocrisie fait loi.
Les principaux personnages, depuis l’adorable vieillard Zaki
Bey, ultime représentant d’une Egypte d’avant la
révolution nassérienne jusqu’à l’affairiste
et corrompu Hadj Azzam en passant par les plus jeunes, permettent
à l’auteur de dresser la fresque d’un pays au bord
du gouffre. Le lecteur occidental, pour qui les motivations des kamikazes
poseurs de bombes restent une énigme, apprendra beaucoup de
la trajectoire de Taha, le fils du concierge de l’immeuble.
Tout dans ce roman n’est pas aussi tragique, quelques personnages
expriment aussi toute l’humanité d’un peuple qui
a longtemps dominé la vie culturelle du monde arabe : musique,
cinéma, littérature… Magnifique.