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LUNAR PARK
Bret Easton ELLIS

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Pierre Guglielmina

Robert Laffont - 379 pages
"Je ne veux pas avoir à clarifier ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins. Mais c’est de loin le livre le "plus vrai" que j’aie écrit. Au lecteur de décider ce qui, dans Lunar Park, a bien eu lieu." devrait suffire à résumer de manière sibylline le roman de Bret Easton Ellis. Cette réplique faussement sentencieuse achève la quatrième de couverture de ce dernier opus et semble venir s’ajouter à la longue liste d’affabulations à laquelle se livre l’auteur des Lois de l’attraction depuis le 20 octobre, date de lancement de Lunar Park. Interview après interview, Ellis se masque derrière de faux personnages, sorte de Mr Jekill exubérants, déclarant tout et son contraire, comme s’il s’agissait de faire de cette promo, l’ultime chapitre de la dernière œuvre.

La lecture de Glamorama laissait l’étrange impression que ce virtuose de la prose new yorkaise achevait un cycle commencé près de vingt ans plus tôt avec le magistral Moins que zéro. On refermait le livre en se demandant ce qu’il pourrait bien écrire après ça et surtout combien de temps ça lui prendrait. Dès les premières pages de Lunar Park, l’impression se confirme. Le style de Ellis est bien là, prégnant, mais le genre est autre. Entendons-nous bien, l’atmosphère reste équivalente aux précédents écrits : ambiances délétères d’une société riche à million coulant des jours éteints dans le soleil pâle du Xanax, des partys sous cocaïne et d’un assentamentalisme confinant à la catatonie. Mais après une vie de pseudonymes, BEE se met en scène, enfile les bretelles d’un père de famille rentrant au bercail après avoir abandonner femme et enfant pour les délices vertigineux de la dope et du succès de salon. Oui, Lunar Park est une autofiction, comme le clame si fièrement Beigbeder qui croit voir là un pont entre la tristesse du fantasme Saint Germain d’aujourd’hui et cette vraie plume américaine qui ne se contente pas d’elle-même et de la pauvreté stylisée de non-évenements.

Quant à clarifier "ce qui est autobiographique et ce qui l’est moins", le lecteur s’y retrouve rapidement. Si Lunar Park commence comme un CV un rien prétentieux des frasques d’Ellis depuis sa première publication - longue étude de texte panégyrique sur ces précédents incipits et le désir profond de l’auteur de revenir à une si parfaite simplicité - on retombe très rapidement dans une fiction échevelée, toute à fait identifiable tant elle enchaîne une série d’événements clairement ellisiens : gosses de riches sous calmant, incapacité à ressentir, vision d’une réalité tronquée, apparitions/hallucinations, mise en place d’un mystère fantastique, discours envappé sur un monde qui n’est pas le nôtre mais bien celui de ses héros, étudiant se prenant pour Patrick Bateman… Lunar Park est au moins aussi fictionnel que le sont les entretiens de son auteur avec la presse internationale. Et c’est un tour de force inimaginable.

Plus loin, plus grand, plus fort, de Lunar Park se dégage une sensation d’inconnu littéraire. Avec une froideur extrême, Bret Easton Ellis tente de nous trimbaler dans une parabole gothique tirant de plus en plus sur l’autoapitoiement. Sauf qu’à force de côtoyer ses personnages, on sait l’ineptie de leur monde, cette incommunicabilité crasse issue de leur immense fortune se suffisant à elle-même. Ici, le héros s’effondre, se lamente sur ses incapacités, sa vie vouée aux gémonies du glamour, son succès qui a tout foutu par terre. Tout est dit avec le ton habituel qui fit d’American psycho un roman culte : le personnage se contemplant dans le miroir de ses délires inhumains, traversant une planète peuplée de Zombies, sans la moindre considération ni pour ses semblables, ni pour la lie du globe. Ellis ne ressent rien, ses héros se caparaçonnent dans un exosquelette à vomir et chaussent des lunettes à visée nocturne qui ne laissent entrevoir que les ombres de leur société consommatrice de produits de luxe (pourra-t-on me dire un jour si, en Amérique, existe pour la littérature des agents publicitaire spécialisés dans le placement de produit - auquel cas, les abattis d’Ellis doivent être phénoménaux tant il use et abuse des grandes marques comme autant d’adjectifs).

Mais l’on se trompe. Lunar Park est une complainte, une vraie, tragique et finalement très touchante complainte. Celle d’un homme qui arrive en bout de piste avec deux trains d’atterrissage morts. Lunar Park est une lente chute parabolique, usant des codes d’un fantastique à la Stephen King mais retombant sur ses pattes dans une conclusion qui laisse pantois, voire admiratif. On ne sait pas s’il s’agit du livre le "plus vrai" de Ellis mais c’est au moins le plus émouvant. Ne serait-ce que, précisément, parce qu’il met, enfin, à poil, son personnage et le brûle sur le bûché des vanités. Après six ans de silence au cour desquels l’école Ellis a fait des petits - Palahniuk ayant pratiquement rattrapé le maître - ce retour de bâton est saisissant.


Sébastien D. Gendron
© Jowebzine.com - Novembre 2005
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