Pour
son premier roman, Eric Emptaz mets le doigt sur un magnifique
sujet qu’il traite avec l’élégance
et l’érudition que l’on attendait de lui.
Première surprise pour ce roman historique trônant
en bonne place sur les tables des libraires : y trouver le nom
du Rédacteur en chef du Canard Enchaîné,
en charge de longue date des colonnes culturelles du journal
satirique paraissant le mercredi.
Deuxième surprise en parcourant la quatrième de
couverture de La malédiction de La Méduse : constater
qu’à l’image de son hebdomadaire bientôt
centenaire, Erik Empatz semblait avoir mis le doigt sur une
belle "affaire" trop longtemps étouffée,
les circonstances du naufrage, en 1816, d’un vaisseau
de la marine française qui inspira le tableau de Théodore
Géricault.
La troisième (bonne) surprise vint plus tard : après
avoir achevé d’une traite les 300 pages de ce roman
historique aussi classique qu’enlevé. D’une
plume légère et juste ce qu’il faut érudite,
Erik Emptaz nous avait embarqué sur la Méduse
à la suite de Jean-Baptiste Savigny, 27 ans, enrôlé
malgré lui suite à une cuite désespérée,
comme chirurgien de troisième classe. Escortée
de trois autres bâtiments, la frégate quittait
Rochefort pour l'Afrique avec mission de reprendre aux Anglais
le Sénégal, que le Traité de Paris avait
restitué à la France après la chute de
Napoléon, quelques mois plus tôt.
On connaît un peu la suite, Erik Emptaz nous l’apprend
: commandée par le vicomte de Chaumareys, un vieil officier
royaliste, incompétent et alcoolique, La Méduse
échouera le 2 juillet 1816 au large de la Mauritanie,
sur le banc d'Arguin… pourtant bien connu des marins !
Les deux cents hommes qui ne peuvent prendre place dans les
embarcations de secours construisent un radeau que les chaloupes
remorqueront quelques miles avant que, sur l'ordre du futur
gouverneur du Sénégal, impatient de prendre ses
fonctions, le "boulet inutile" ne soit abandonné
en pleine mer, avec son chargement humain.
Entassés sur le radeau, de l'eau jusqu'aux genoux, les
naufragés meurent les uns après les autres dans
les rixes et les tempêtes. Après quelques dizaines
de jours, ils ne seront plus qu'une vingtaine, à court
de vivres, qui se décideront à manger l'un des
cadavres, savamment découpé par Savigny, le chirurgien
de troisième classe…
Dans la grande tradition des romans historiques, Erik Emptaz
détaille les péripéties et rebondissements
d’une aventure extraordinaire, mais n’oublie jamais
d’explorer les recoins les plus sombres de l’âme
humaine : folie, désespoir, violence et héroïsme
des naufragés ; ambition, vanité, bassesse et
incurie des chefs. Le style à la fois traditionnel et
imaginatif excelle à restituer l’atmosphère
d’une époque incertaine, la Restauration. De la
belle ouvrage !