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MEMOIRES D’UN ROUGE
Howard FAST

Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Emilie Chaix-Morgiève

Rivages - 453 pages
HOMMAGE A HOWARD FAST
Parcours d'un des grands piliers du roman américain au travers de son autobiographie Mémoires d'un rouge.



"Je ne pourrai en aucun cas raconter l'histoire de la curieuse existence qu'il m'a été donné de vivre sans aborder cette longue période pendant laquelle j'ai été ce que cette vieille brute de sénateur Joseph McCarthy se délectait à appeler un "porteur de la carte du Parti communiste". Il prononçait ces mots comme s'il s'agissait d'une incantation pour faire apparaître le diable lui-même, évoquant Satan avec une telle volupté méchante que c'est tout juste si l'on ne sentait pas l'odeur du soufre"... Telles sont les premières lignes de "Mémoires d'un rouge", l'autobiographie d'Howard Melvin Fast, aussi connu sous le pseudonyme d'E. V. Cunningham, né en 1914 dans une famille pauvre de New York : "Dans les années vingt, les pauvres vivaient sans filet : pas d'assistance sociale, pas de repas gratuits distribués par les bonnes œuvres. Il fallait se débrouiller pour survivre. J'ai essayé d'expliquer cela à ceux qui étaient indignés que j'ai pu entrer au parti communiste. L'absence d'allocation de chômage est une éducation à nulle autre pareille. C'est notre environnement hostile qui cimenta notre famille. Un antisémitisme maladif régnait dans le quartier ; impossible de le définir autrement. Il fallait se protéger de cette perversion chrétienne, et c'est ce que nous fîmes, d'abord Jerry et moi, puis Julie, en formant un véritable clan. À l’exception de la famille de mon oncle qui nous accueillait pendant l'été, aucun autre parent ne nous donna un coup de main. Certains étaient franchement aisés ; tous vivaient confortablement, mais, par fierté, mon père se refusa à demander de l'aide et personne n'en proposa. C'était une sale engeance et ils ne méritent pas que je leur consacre un mot de plus. Jerry et moi ne nous plaignions pas, et en un sens c'était un jeu pour nous que d'assurer la survie de la famille".

A 15 ans, il décide de devenir écrivain

Très rapidement, Howard Fast se met à travailler et, dans la logique de cette famille "pauvre mais cultivée", il se retrouve dès 1929 employé à la Bibliothèque publique du bas Harlem : "Je n'étais payé que vingt-cinq cents de l'heure, mais j'adorais les bibliothèques. Il me semblait que les murs de livres conféraient au monde étrange dans lequel je vivais une signification, un ordre, un sens historique, et bien souvent il m'arrivait de travailler deux, trois ou quatre heures supplémentaires par semaine." À seize ans, il lit The intelligent woman's guide to socialism and capitalism de Shaw qui marquera fortement sa vie : "J'avais seize ans, et ce livre me proposa une nouvelle approche de la pauvreté, de l'inégalité et de l'injustice. Shaw m'avait ouvert la boîte de Pandore et ma vie ne suffirait pas à refermer le couvercle". Un an avant, il avait décidé d'être écrivain "Cette décision ne fut pas difficile à prendre. Aussi loin que je me souvienne, c'est même le seul mode de vie que j'aie jamais envisagé". Il s'y lance fébrilement et ardemment en mêlant travail et écriture et, en 1931 un pulp lui achète sa première nouvelle.

Son premier livre publié est Two valley : "Je fus engagé comme commis expéditionnaire dans un atelier de confection au cœur du quartier de la fringue, ce qui ne m'empêchait pas d'écrire du matin au soir, jusqu'à six, sept, voire huit heures par jour. Avant de partir pour le Sud, j'avais terminé trois romans plus ou moins impubliables. Dans les quelques mois qui suivirent mon retour, j'en écrivis deux de plus, ce qui fait en tout cinq romans, dont un de cinq cents pages. Il vaut mieux les oublier. Pour le sixième roman, que j'intitulai Two valley, je trouvai un éditeur. […] On fit grand cas du fait que l'auteur n'avait pas encore dix-neuf ans, et si ce roman n'est pas un chef-d'œuvre, c'est néanmoins un gentil livre facile à lire, une histoire d'amour au temps des colonies, dans les montagnes de notre actuelle Virginie de l'Ouest".

Bette, la femme de sa vie

S'en suivent quelques autres et il rencontre Bette : "Je la regardais un long moment, pris sa main dans la mienne, et décidais de l'épouser ; deux ans plus tard nous étions mariés. J'ai pour habitude d'agir rapidement, et je le regrette bien souvent ; mais cette décision fut l'une des meilleures que j'aie jamais prise". Bette partagera toute sa vie, l'aidant, l'épaulant, le supportant aussi, et cette histoire magnifique aurait pu faire l'objet d'un livre à part : "En 1937, j'épousai une femme superbe et talentueuse qui devint l'un de nos meilleurs sculpteurs, pourtant cette femme mit de côté ses propres besoins pour satisfaire les miens. J'ignore si cela en valait la peine, et si Bette eut raison de me suivre le long des chemins que j'ai empruntés. Si en vieillissant on acquiert un tant soit peu de sagesse, alors tous les symboles de grandeur, d'importance et de gloire se fanent jusqu'à perdre toute valeur".

De la guerre au McCarthysme

En 1941 les Etats-Unis entrent en guerre et Fast s'engage dans l'armée ; il est affecté à l'OWI, le service d'information du ministère de la guerre surnommé "La Voix de l'Amérique". En 1943, il publie l'un de ses chefs-d'œuvre, Citizen Tom Paine. La même année, il rejoint le Parti communiste américain : "Nous (sa femme et lui) étions dépourvus de la moindre clairvoyance, cela va de soi. Nous n'avions pas idée de ce que l'avenir réserverait à ceux qui se disaient communistes. À ce moment de l'histoire, le monde dans lequel nous vivions admirait les Russes et leur rendait hommage, ils étaient nos alliés, nos compagnons dans la bataille. Notre fille avait quatre mois, nous l'avions prénommée Rachel Anne, et si nous avions su quel enfer allait devenir notre vie, je pense que nous aurions renoncé à intégrer le mouvement communiste". L'enfer est bien le mot au regard de ce qu'a connu Howard Fast et bon nombre de personnes. Il se retrouve inscrit sur la liste noire de 1946 : "Quelles que fussent les motivations de Truman, ce qui se passa dans les années qui suivirent fut une conséquence directe du décret qu'il insinua. Le mouvement se propagea comme un incendie, et pour renchérir, les Etats prirent le train en marche, suivi des instances municipales, des écoles - où des centaines d'excellents professeurs furent renvoyés - puis des hôpitaux publics, des universités publiques, et enfin de l'industrie cinématographique et de celle des livres - et c'était loin d'être fini. Certes, la sanction n'était pas comme en Allemagne, la mort et les camps de concentration ; en revanche, tous ceux qui étaient sanctionnés perdaient leur emploi. Ils étaient sur une liste noire - chaque profession avait la sienne - et dans certains cas, à jamais empêchés d'exercer leur métier. Il s'en suivit entre 1946 et 1952 une terreur unique dans l'histoire de notre pays".

Un succès tardif

De ce jour, il verra toutes les portes se fermer à tel point qu'il sera obligé de publier à compte d'auteur Spartacus, un de ses ouvrages les plus célèbre et bon nombre de romans sous divers pseudonymes. En 1950, cet ami de Dashiell Hammet est incarcéré trois mois pour avoir refusé de livrer au comité sur les activités anti-américaines le nom des personnes ayant apporté leur soutien aux républicains espagnols. En 1952, il publie son premier polar L'Ange déchu, qualifié par l'auteur de "parabole sur la chasse aux sorcières" et, en 1960, sous le pseudonyme d'E. V. Cunningham, Sylvia, à mon avis son meilleur polar, qui est le premier opus d'une série de douze titres policiers portant un prénom féminin pour titre. Entre 1977 et 1984 il mettra en scène le sergent Masao Masuto, policier californien d'origine japonaise et, en 1989, publiera le splendide La confession de Joe Cullen.

Howard Fast s'est éteint en 2003, laissant une œuvre magnifique et un dossier de 1100 pages au FBI : "Si je désirai laisser à mes petits-enfants un testament pour prouver que je n'ai pas vécu une existence indigne mais que j'ai fait tout mon possible pour aider les pauvres et les opprimés, je ne pourrais pas trouver mieux que ce rapport du FBI".


Christophe Dupuis
© Jowebzine.com - Avril 2003
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