Traduit de l’anglais (Etats-Unis)
par Michelle Herpe-Voslinsky
Liana Levi - 304 pages
Dans
la Louisiane des années 40, le braquage minable d’une
épicerie tourne mal : quelques morts et un gamin qui se retrouve
condamné pour avoir été présent sur les
lieux du crime. Etait-il simple spectateur ou participant actif à
la rapine ? Toujours est-il que ce jeune homme, un (sale) nègre
pour les uns, un frère pour les autres, sera investi par son
peuple de la mission de montrer aux blancs qu’il est bien un
Homme.
Car son avocat (blanc, faut-il le préciser ?) ne trouvera rien
d’autre à dire que : "Soyez cléments, messieurs.
(…) Quelle justice y aurait-il à prendre sa vie ? Quelle
justice, messieurs, autant placer un porc sur la chaise électrique."
Ce n’est bien sûr pas la clémence qui sera au rendez-vous
pour Jefferson, mais la peine capitale (le jury est blanc) ; or, la
comparaison utilisée par l’avocat n’aura de cesse
de hanter non seulement le jeune homme mais surtout sa tante, qui
l’a élevé et qui n’accepte pas que son "fils"
soit à ce point rabaissé. Elle se mettra donc en tête
de faire de lui un Homme par l’intermédiaire du pasteur
(chargé de son âme) et de Grant Wiggins l’instituteur
(chargé de son éducation).
Cet instituteur - le narrateur du roman - n’accepte sa mission
que de mauvaise grâce, pour faire plaisir à sa tante
et surtout à la femme de sa vie. Il rechigne et traîne
les pieds car il ressent une contradiction à prétendre
faire de quelqu’un un homme quand il ne se considère
lui-même que comme un lâche, un semi-esclave.
Il faut dire que la condition des noirs n’a pas évolué
depuis leur affranchissement : les blancs - par le biais de brimades
et d’attitudes dédaigneuses répétées
- leur montrent quotidiennement qu’ils se sentent supérieurs
à eux.
Wiggins parviendra-t-il à faire mieux avec Jefferson qu’avec
ses élèves pour qui il ne peut pas grand-chose, confronté
qu’il est à une année scolaire réduite
en raison des travaux aux champs (3 mois de moins que pour les blancs),
à une classe surchargée et à des moyens cruellement
insuffisants ?
"Je confiais à trois de mes grands élèves
la tâche d’enseigner aux petits du cours préparatoire
et du cours élémentaire, et je me chargeais du cours
moyen. C’était la seule façon de faire la classe
à tous les enfants tous les jours. Je consacrais les deux dernières
heures de l’après-midi aux deux classes supérieures.
"
Wiggins est tiraillé entre son envie de fuir, de partir loin
de cet héritage funeste, de sa condition servile, et son désir
de changer les choses, de lutter. Il a peur d’agir, peur de
l’échec qu’on lui destine depuis qu’il est
tout petit.
"C’était lui, Matthew Antoine, l’instituteur
de l’époque, qui (…) nous avait prédit alors
que la plupart d’entre nous mourraient de mort violente, et
que les autres seraient ramenés au niveau de bêtes."
Ce livre simple et touchant nous montrera ce combat de Wiggins contre
lui-même, son instituteur, l’avocat ou encore le shérif
et finalement contre un Jefferson qui a fini par croire qu’il
ne vaut pas mieux qu’un cochon.