Ceux
qui ont dépassé la quarantaine se souviennent avec émotion
des articles fleuve de Philippe Garnier parus dans Rock and Folk.
Avec Caractères, ils plongeront (les plus jeunes et les plus
âgés aussi) avec lui dans les sous-sols de la mémoire
cinématographique d’Hollywood et feront un voyage fantastique.
Une des caractéristiques de l’écrivain, en tant
qu’être humain constitutif, est d’être à
la fois obsessionnel et obnubilé par la mémoire, c’est-à-dire
par le passé. Chateaubriand ou Proust, pour puiser dans le
répertoire français, en sont des exemples emblématiques.
Philippe Garnier n’échappe pas à la règle
: son cerveau ressemble sûrement à une gigantesque cave
d’Ali Baba où gisent des trésors, disques et films
que tout le monde aurait oublié, s’il ne prenait la peine
de nous rafraîchir la mémoire en sortant un livre de
temps en temps.
Dans Caractères, somme de 500 pages qui accompagnera vos rêveries,
Garnier dresse le tableau (la fresque) des tous ces acteurs qui traversent
le cadre des films Hollywoodiens des années 1930 à nos
jours. Ces acteurs qu’on qualifie de second plan, ou de seconds
rôles mais qu’il nomme caractères en écho
aux statuettes (Golden Globes ou Oscars) qui récompensent leurs
performances.
Mais Garnier pousse le bouchon un peu plus loin. Il ne va pas parler
d’Aldo Ray, de Warren Oates ou d’Harry Dean Stanton qui
sont des caractères imprimés dans nos mémoires,
il va plutôt évoquer John Qualen, Edward Everett Horton,
Eugene Pallette ou Jan Sterling, des silhouettes que l’on croise
au gré de films tels que Le ciel peut attendre d’Ernst
Lubitsch ou Le gouffre aux chimères de Billy Wilder. Des personnes
que l’on reconnaît sans les connaître.
Et ces acteurs, Philippe Garnier commence dans le premier tiers du
livre par nous en dresser une filmographie sélectionnée.
Il évoque une apparition de deux minutes dans un film qui passe,
pour les amateurs du Câble, à trois heures du matin sur
TCM (Turner Classic Movies). Son érudition dans ce domaine
est aussi pharamineuse que le nombre de ses partis pris qui nous font
presque rigoler (Jack Lemmon est un mauvais acteur, par exemple).
Là où ce livre est fascinant, c' est qu’il avance
et évolue au fil de notre lecture. Philippe Garnier nous raconte,
aux alentours de la page 137, qu’il avait pensé écrire
un texte en hommage aux nécrologies d’artistes paraissant
aux Etats-Unis et en Angleterre. Dans les pays anglo-saxons, ces exercices
de style sont très prisés et constituent un genre à
part entière. Certains artistes n’hésitent d’ailleurs
pas à contacter les journalistes pour les aider à peaufiner
leurs futures nécrologies.
Tous ceux qui lisent les articles de Garnier, dans Libération,
savent qu’il œuvre dans le même sens et qu’il
est souvent succulent de lire un de ses articles sur la disparition
d’untel ou d’unetelle, même si cette disparition
peut nous attrister.
Enfin, Garnier termine son livre sur les portraits d’êtres
hors normes, qu’il a rencontré depuis le temps qu’il
arpente les rues de Los Angeles, que ce soit pour Rock and Folk, Libération
ou, jadis, pour la plus belle émission sur le cinéma
jamais passée à la télé, Cinéma-Cinémas.
Ne soyons donc pas étonnés si le livre se termine par
la visite d’un cimetière. Lieu mental, lieu symbolique,
Garnier ne doit pas ignorer que notre cerveau finit par ressembler
à un cimetière peuplé d’êtres chers.
Oui, à un moment ou à un autre, les cimetières
deviennent les lieux où nos amis imaginaires et réels
se reposent.