Quatrième
roman de Laurent Gaudé sur un thème crucial de notre
époque : l’émigration clandestine. Malheureusement,
le lauréat du prix Goncourt 2004 déçoit par un
traitement un peu superficiel.
Cris en 2001 pour se faire les dents, La mort du roi Tsongor l’année
suivante pour se faire remarquer et Le soleil des Scorta en 2004 pour
décrocher le prix Goncourt : le moins que l’on puisse
dire, c’est que le parcours du romancier Laurent Gaudé
ressemble à s’y méprendre à celui d’un
surdoué. D’autant que le jeune homme (il est né
en 1972) mène en parallèle une belle carrière
de dramaturge avec déjà huit pièces à
son actif ! Rien d’étonnant donc à ce que l’éditeur
d’Arles bichonne son petit protégé et lui offre
sur un plateau la rentrée littéraire 2006.
Las, l’Eldorado à la couverture turquoise (agissant comme
un irrésistible aimant sur les lecteurs tout juste rentrés
de leurs vacances balnéaires) qui orne les présentoirs
des librairies n’est pas à la hauteur de ses devanciers
et laisse derrière lui comme un arrière-goût d’inachevé.
Ou plutôt de trop vite achevé…
Le thème abordé par Laurent Gaudé est pourtant
parmi les plus cruciaux de notre époque : l’émigration
clandestine. Cette émigration que le capitaine Piracci tente
d’endiguer depuis plus de vingt ans aux commandes du Vittoria,
son navire de la marine italienne patrouillant au large de la Sicile.
Sa mission : intercepter les embarcations dans lesquelles s’entassent
par dizaines des miséreux qui tentent d’échapper
à leur absence d’avenir en gagnant l’Eldorado occidental,
la citadelle européenne synonyme de vie décente et de
retour au pays, riches et glorieux.
Pour mieux nous faire appréhender l’enjeu de cette quête
désespérée, l’auteur multiplie les points
de vue. Celui de l’occidental compatissant, mais inflexible
dans sa "chasse" aux clandestins, celui de Jamal et Soleiman,
deux candidats au grand voyage qui doit les mener du Soudan au "paradis",
celui de Boubakar le "boiteux" qui erre depuis sept ans
entre Libye, Algérie et Maroc à la recherche d’un
moyen de passer de l’autre côté de la Méditerranée…
Et, comme s’il doutait que tous ses efforts suffisent à
nous convaincre du drame humain de ces hommes et femmes désespérés
de tant de misère, il abat son joker, son idée folle
: celle d’un occidental dont la culpabilité est telle
qu’il décide, dans une sorte de défi rédempteur,
d’entreprendre le voyage inverse qui le mènera, à
bord d’un pauvre rafiot, jusque sur les côtes libyennes
où il s’échouera aussi démuni que les clandestins
qui tentent le parcours inverse.
Malheureusement, cette "originalité" ne suffit pas
à sauver un roman dont on regrette qu’il survole si rapidement
un sujet pourtant plein de sens et d’intérêt. S’il
n’est pas dénué d’émotion, on le
sent rédigé avec une certaine hâte et un manque
de travail sur l’écriture qui était jusqu’alors
la marque de fabrique de Laurent Gaudé. Vite écrit,
vite lu, vite oublié… Cet auteur et ce sujet auraient
mérité mieux.