Âgée
de 19 ans, la mère du petit Philippe quitte son père
pour un autre homme. Son fils la dérange dans sa nouvelle
vie ? Quà cela ne tienne ! Elle prend sa voiture,
sarrête sur une petite route de campagne, attache
le boutchou de trois ans à un poteau électrique
et séloigne pour regagner son véhicule sans
un baiser, sans un geste, sans un mot, sans même un regard
derrière elle.
Après quelques mois de répit passés chez
sa grand-mère et sa tante, Philippe retourne vivre avec
son père, qui partage maintenant son existence avec une
femme et ses quatre enfants. Son fils lui rappelle léchec
de son aventure précédente quil ne parvient
pas à accepter. Son refuge est lalcool, son exutoire,
la violence. Le jour de ses 5 ans, Philippe est battu jusquà
tomber dans le coma, victime de fractures et de traumatismes
multiples.
Il ne sortira de lhôpital que deux ans et demi plus
tard et sa descente aux enfers nest pas terminée
: asiles psychiatriques, familles daccueil, maisons de
correction, cet enfant jamais scolarisé erre dans les
rues de Paris, à treize ans à peine, avec toutes
les mauvaises rencontres que cela implique.
Rien, il naura échappé à rien. Détruit,
cassé, disloqué, il se durcit, se force à
étouffer en lui tout espoir, tout besoin damour,
toute envie den donner. La haine quil éprouve
à légard de son père, son désir
de vengeance le poussent à continuer. Il apprend le métier
de sculpteur et, pour extérioriser la violence qui est
en lui, se met à boxer.
Des rencontres, enfin, vont donner un sens à sa vie.
Une rencontre avec un prêtre toujours bienveillant, le
Père Thomas-Philippe, une rencontre avec les membres
de lArche, une fondation qui soccupe de handicapés,
une rencontre avec la merveilleuse Mère Térésa,
lors dun voyage à Rome, des rencontres avec Dieu
Des rencontres qui lui redonnent confiance en lhumanité,
qui le réconcilient avec lui-même et qui le poussent
à se battre pour faire mentir les gènes en devenant
"un homme bien".
Aujourdhui marié avec une jeune-femme issue de
la haute bourgeoisie bordelaise et père de quatre enfants,
il a raccroché ses gants de boxe pour élever des
abeilles et faire du miel dans une grande maison du Sud-Ouest
de la France. Occupation plus pacifique pour quelquun
qui continue à accueillir des handicapés et souhaite
que sa demeure soit toujours ouverte à ceux qui en ont
besoin.
Ce résumé est un peu long, mais vous aurez compris
que ce nest pas le style de cette autobiographie écrite
par un illettré qui importe. Son histoire, par contre,
ne pourra vous laisser indifférent. Bien sûr, il
faudra dépasser les premiers chapitres : lindicible
y est exprimé et pourrait bien vous arracher larmes et
nausées. Dites-vous alors que vous ne seriez pas le premier
Labsence de recherche stylistique évoquée
plus haut, qui rend le langage utilisé proche de loral,
facilite finalement le discours. Lironie de lauteur,
son humour parfois noir ("Jai cinq ans. Comme cadeau,
mon père ma offert trente-six chandelles"),
ses expressions "de la rue" dédramatisent,
dans la mesure du possible, le sujet.
On peut toutefois sinterroger sur lintérêt
de publier un récit pareil. Lécriture relève
de lauto-psychanalyse, du travail sur soi, de lexpression
et de lextériorisation de lindicible, mais
la publication ? Faire de largent avec de lhorreur
? Cest oublier la deuxième partie du récit
: ce formidable cri despoir et damour. On sait bien
quil existe sur terre des gens extraordinaires, qui donnent
de leur personne sans compter et sans attendre le moindre retour.
On connaît lAbbé Pierre, Mère Térésa
et les autres, tous les anonymes qui oeuvrent dans leur coin,
à leur échelle. On a souvent limpression
que leurs efforts sont vains, quils ne peuvent rien contre
la force dinertie qui va à lencontre de leurs
actions, quainsi va le monde
Pour une fois, Tim Guénard nous prouve le contraire.
Ils ont bouleversé la destinée de cet homme. Quest-ce
que la destinée dun homme ? Ça pourrait
nous sembler bien peu. Oui, mais avec ce quon vient de
lire sur lui et son enfance, forcément, cela nous paraît
énorme, considérable, magnifique.
Ne tentons pas de relativiser, laissons-nous émouvoir
et restons sur cette note doptimisme et de foi en lhomme,
si ce nest en Dieu.