Thomas
Gunzig fait partie de ces auteurs qui ont un véritable
univers. Après Mort d’un parfait bilingue, Kuru
en est une nouvelle preuve éclatante.
"L'univers social de Fred se composait de cinq personnes,
pas une de plus pas une de moins, qui chacune occupait une place
bien précise dans le petit avion qui figurait sa vie.
Si lui, Fred, évidemment, était aux commandes,
son copilote était sa copine Kristine. Son mécanicien
était son copain Pierre et son steward son copain Paul.
À la tour de contrôle, à toujours faire
chier pour des questions de cap, à toujours filer des
autorisations ou non pour tel ou tel couloir aérien,
pour telle ou telle piste d'atterrissage, il y avait ce connard
d'entrepreneur des années quatre-vingt qui lui servait
de père. Et puis il y avait, comme unique passagère,
bien installée en première classe devant un repas
servi dans de la porcelaine de Limoges, enveloppée dans
un peignoir en soie sauvage, le regard perdu sur l'horizon des
stratocumulus, Katerine, sa cousine".
Ha, Fred, ses mouches dans la tête qui lui pourrissent
la vie, Kristine, sa copine, "plus intelligente et engagée
que lui", son connard de père ultra-libéral
qui subvient à ses besoins, sa cousine Katerine, "un
étonnant mélange de stupidité et de cérébralité",
dont il est éperdument amoureux mais qui est mariée
avec Fabio, lui aussi dans l'industrie, ses potes, dont Paul,
qu'il trouve "cinglé et dangereux"… Fred
resterait bien chez lui, tranquille, mais il va se faire embarquer
par Kristine et Paul, pour aller sur le terrain : "Dans
quelques mois il y aura une nouvelle réunion du G8. À
Berlin cette fois. Nous commençons déjà
à nous organiser maintenant, il faut des gens sur le
terrain, pour observer, photographier, filmer tout ce qui va
se passer, récolter des preuves." Mission commando
top-secrète… Mais qu'est-ce que ça va donner
?
Lorsqu'on part avec Thomas Gunzig, on ne sait pas où
ça va nous emmener ni quelles seront les surprises du
voyage et Kuru en est une nouvelle preuve. Piloté de
main de maître, dans un style toujours aussi limpide,
ce roman est un sacré mélange : paranoïa
totale, aventures, amours ratés… C'est toujours
aussi surprenant (Gunzig a son petit univers à lui et
on ne s'en lasse pas) et attirant, mais on ne nous enlèvera
pas de l'idée que pour l'instant, le chef d'œuvre
de l'homme c'est Mort
d'un parfait bilingue (chez le même éditeur).