HISTOIRE D'UN
ALLEMAND : SOUVENIRS 1914-1933
Sebastian HAFFNER
Traduit de l'allemand
par Brigitte Hébert
Babel - 434 pages
Histoire
d’un allemand nous conte 19 ans (1914-1933) de la vie d’un
allemand "banal" confronté à la situation
politique de son pays. Il nous raconte son attitude face à
un régime nazi de plus en plus envahissant, auquel il n’adhère
pas, mais contre lequel il ne sait pas comment réagir. Un formidable
roman qui démontre comment la lâcheté ordinaire,
le renoncement, peuvent laisser libre champ à l’horreur.
Au départ, Adolphe Hitler est un personnage qui n’est
pas pris au sérieux.
"Son aura personnelle était parfaitement révulsante
pour l’Allemand normal, et pas seulement pour les gens "sensés"
: sa coiffure de souteneur, élégance tapageuse, son
accent sorti des faubourgs de Vienne, ses discours trop nombreux et
trop longs qu’il accompagnait de gestes désordonnés
d’épileptiques, l’écume aux lèvres,
le regard tour à tour fixe et vacillant. Et le contenu de ces
discours : plaisir de la menace, plaisir de la cruauté, projets
de massacres sanglants".
Mais Hitler, le révolutionnaire de brasserie, arrive, malgré
le ridicule qui l’accable, à verrouiller les institutions
et à dévier le système à son profit, tandis
que les allemands persistent à refuser de croire qu’il
accèdera au pouvoir.
"Plus de constitution, plus de garanties juridiques, plus de
république, plus rien de rien (…) et pourtant à
l’époque comme aujourd’hui, au dernier moment,
le plus dangereux, le plus désespéré, se répandit
un optimisme pathologique et béat, un optimisme de joueur,
la certitude confiante et joyeuse que tout s’arrangera à
la dernière minute".
Cet "optimisme béat" est d’ailleurs sciemment
utilisé par les nazis, au même titre que les autres faiblesses
du peuple allemand, et notamment sa couardise, sa conscience professionnelle
exacerbée et même son goût pour la guerre ou la
joyeuse camaraderie.
Car à l’image du narrateur, de nombreux jeunes allemands
ont pris la Première Guerre Mondiale comme un fascinant feuilleton,
la guerre est devenue pour toute une génération une
formidable source d’aventures rêvées, de victoires
sublimées… une sorte de compétition dans laquelle
on est heureux de voir son pays gagner de nombreuses batailles qui
sont autant de matchs victorieux.
Les nazis ont également tiré profit d’une instabilité
politique institutionnelle aggravée par une situation économique
désastreuse ("La paye de soixante-quinze mille marks touchée
le vendredi ne suffisait pas le mardi pour acheter un paquet de cigarettes").
Et lorsque les nazis passent du verbe à l’action, de
la séduction à l’enfermement, ils le font d’abord
de façon mesurée, du moins à l’encontre
des "bons" allemands (le sort des juifs étant une
autre histoire…). La vie quotidienne des aryens non partisans
n’est au départ pas trop perturbée : les nazis
évitent soigneusement de tout mettre par terre, de provoquer
un chaos qui pousserait le peuple à la révolte.
Ils laissent les gens dans leur routine pour mieux les museler ; ils
les laissent s’enfermer d’eux-mêmes "pieds
et poings liés à leur profession et à leur emploi
du temps, dépendants d’une foule de choses qui les dépassent".
Les nazis utilisent également le culte de l’efficacité,
de l’excellence qui fait qu’un allemand a "l’ambition
d’accomplir le mieux possible une tâche imposée,
si absurde, incompréhensible et même humiliante fût-elle
; de l’accomplir excellemment, objectivement, à fond".
Ils utilisent aussi la camaraderie, l’esprit de corps pour mieux
faire taire les individualités.
Même les journaux sont toujours apparemment les mêmes
: typo titre, mise en page sont inchangés, mais le contenu
est irrémédiablement gagné par les thèses
nazies.
Le but est que l’allemand moyen "hésite à
entreprendre quoi que ce soit qui pourrait le faire dérailler
- une action hardie, inhabituelle, dont lui seul aurait pris l’initiative.
D’où la possibilité de ces immenses catastrophes
affectant la civilisation".
Et l’on comprendra finalement que c’est la lâcheté
individuelle et la peur qui permettront au régime nazi de prospérer
jusqu’à l’indicible.