Traduit de l’anglais (Etats Unis)
par Brice Matthieussent
Christian Bourgois - 465 pages
Jim
Harrison nous livre ses mémoires dans En marge. Des mémoires
qui sont à la taille du bonhomme : énormes et
généreuses. Des mémoires qui interrogent
sur le rôle et le statut de l’écrivain face
à lui-même mais aussi face à la société.
Ceux qui ont aimé Dalva ou Un bon jour pour mourir se
sont souvent demandé quelle vie pouvait avoir eu Jim
Harrison pour être à la fois et aussi intensément
terrien et aérien. Dans En marge, ils ont la réponse.
Celle d’un petit garçon qui ne s’est jamais
remis de l’accident qui a causé la perte de son
œil droit, celle d’un jeune homme de 21 ans dont
le père et la sœur disparaissent dans un accident
de voiture. Celle d’un buveur et mangeur, scénariste
pour Hollywood et ami de Nicholson. Celle enfin d’un artiste
tirant le diable par la queue.
Aucune de ces vies n’épuise les autres. De même,
aucune des obsessions de Jim Harrison (le strip-tease, la nourriture,
l’alcool, la France…) ne prend le pas sur les autres.
Harrison est un être multiple, quelqu’un qui vous
servirait un ragoût, meilleur à chaque fois qu’il
est réchauffé.
Le lecteur se trouve devant un livre touffu de plus de 450 pages
serrées. Plus qu’un livre, nous pénétrons
dans un univers qui a ses règles, sa logique et sa cohérence.
Non que la critique n’ait son mot à dire, son opinion
fébrile à énoncer. Cependant elle se heurte
à une évidence. Ces mémoires, soit vous
entrez dedans et dans ce cas-là, vous acceptez «
la totale », les passages confus, les jugements définitifs.
Soit le personnage vous agace et vous laissez tomber ce gros
opus. En ce cas, si vous préférez une littérature
ordonnée, retournez donc aux œuvres d’Henri
Troyat ou de Bernard Clavel. Après tout, les Américains
sont souvent de gros paysans rustiques alors que nous, nous
avons inventé les Jardins à la Française.
Et par les temps qui courent, ça n’est pas rien.
De toute manière, celui qui raconte sa vie se heurte
à un écueil : au fur et à mesure qu’il
dessine son périple, il invente, il enjolive, il enrobe
et s’éloigne de la réalité. Aussi
a-t-on parfois envie de demander à Harrison d’insister
sur certains points qui nous intéresseraient davantage.
En homme blessé, il a tendance à passer sur certains
moments de son existence qui l’ont marqué davantage
qu’il ne l’énonce.
Mais ne chipotons pas : par sa puissance d’évocation,
par l’acuité de sa réflexion, Jim Harrison
permet à chacun d’entre nous de comprendre qu’un
écrivain est la fois fort et fragile, qu’une vie
est faite de chemins de traverse. Emmenez ce livre avec vous
en vacances et, si vous avez la chance de vous installer dans
une chaise longue, à l’ombre d’un arbre,
les heures vous emporteront et Jim Harrison vous prendra dans
ses gros bras pour vous donner l’accolade.